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Libéralisation
de la vente des seringues, mise sur le marché de la méthadone :
l'épidémie de sida a changé la manière d'envisager le problème de
la drogue. Faut-il franchir un pas supplémentaire, et envisager
la légalisation de certaines drogues?
Me Francis
Caballero :
Partons d'une question non pas idéologique, mais technique :
comment contrôler ces substances dangereuses que sont les drogues
? Par la prohibition ? Pour certaines substances, l'interdit me
paraît justifié. Mais pour les opiacés, malheureusement non. C'est
pourquoi je suis partisan de ce que j'appelle la "légalisation contrôlée
".
L'idée en est
la suivante : ne plus lutter contre l'usage, mais seulement contre
l'abus. Quand il devient dangereux pour la société, l'individu ou
le tiers, on le combat. Mais on dépénalise ce qui ne nuit pas à
autrui, à la société et à la jeunesse, c'est-à-dire l'usage de drogue,
à son domicile privé, par un individu majeur, avec des amis consentants,
seul ou en société.
Ce que je propose
est un saut dans l'inconnu. Mais il permet de mener une politique
sanitaire. Car si on légalise une substance comme l'héroïne, il
faut en même temps mettre en place des contrepoids sanitaires et
sociaux, c'est-à-dire un suivi médical, la cure de désintoxication
offerte en option, des produits de substitution en permanence disponibles...
Ce qui permettrait d'organiser peu à peu le repli des héroïnomanes
lourds vers les drogues plus douces. C'est l'État qui s'emparerait
de ce marché. Il aurait des contrôles différenciés selon les produits,
des circuits séparés, un système de taxation. On pourrait ainsi
affecter une partie du prix de ces substances à la Sécurité sociale
pour payer la désintoxication. Certaines valent 1000F le gramme.
Quand vous les vendez à 20 F l'ampoule, vous pouvez faire 50F de
politique sanitaire par gramme. C'est énorme!
- Qui distribuerait
la drogue dans votre système ?
Me Francis
Caballero :
Pour le cannabis, je serais partisan de débits spécialisés, non
médicalisés. La vente serait libre pour les majeurs seulement, sur
présentation d'une carte d'identité. Pour l'héroïne, le circuit
passerait par des dispensaires dans lesquels des administratifs
sauraient ce qu'ils distribuent et donneraient des conseils sanitaires.
Le médecin ne serait évidemment pas fournisseur : on ne peut pas
envisager des dealers en blouse blanche ! Il jouerait son rôle traditionnel
de conseil traditionnel de conseil et d'orientation pour ceux qui
veulent se désintoxiquer. L'avantage de ce système est qu'il permet
de suivre les toxicomanes et de contrôler leur consommation, non
pas pour punir, mais pour leur dire : tu es à un stade où tu risques
d'avoir de graves problèmes de santé.
Docteur Michel
Ghysel :
Je crois que nous ne sommes pas sur la même longueur d'ondes. Me
Caballero parle brillamment de la manière de gérer ce problème de
société. Il renvoie finalement l'individu à lui-même, au moindre
risque, à travers des dispositions que la société peut prendre.
Mon conditionnement de médecin, mes convictions religieuses, m'interdisent
de me placer sur ce plan-là. Ce qui compte, c'est la personne humaine.
Que la société renvoie ces personnes à leur isolement en disant
: " Pour que tu ne sois pas contraint de voler pour avoir ta
drogue, on va te la donner ", est une idée que je ne peux accepter.
On ne peut considérer que le combat contre la drogue est perdu alors
qu'il n'a pas encore été mené.
- La vraie
lutte contre la toxicomanie, qu'est-ce que c'est pour vous ?
Docteur Michel
Ghysel :
C'est le bouclier et la main tendue. Le bouclier consiste à éviter
que la personne ne soit en contact avec les drogues.
Pour ce faire,
il faut garder l'interdit, parce qu'il est structurant. On ne peut
pas gérer la croissance morale, intellectuelle, spirituelle d'un
individu en lui offrant les solutions les plus faciles. La main
tendue Signifie que le toxicomane ne peut pas se tirer d'affaire
tout seul.
Ainsi dans le
Nord, nous avons mis en place un système qui permet au toxicomane
dépendant, passible d'un à trois ans de prison, de se tirer d'affaire.
On lui dit : si tu veux te confier à telle structure - nous en avons
deux, pilotes, à Lille et à Roubaix - revoyons-nous dans six mois.
Là, le toxicomane n'est pas laissé à sa seule volonté. Il est aidé,
entouré. Et au bout de ce délai, même s'il n'est pas tiré complètement
d'affaire, il a quand même progressé vers une réinsertion sociale.
Et il n'a pas été isolé dans une prison ou une camisole chimique.
Me Francis
Caballero :
Mais la pénalisation l'isole un peu, quand même.
Docteur Michel
Ghysel :
Pénalisation ne veut pas dire incarcération.
Me Francis
Caballero :
Non, mais ça veut dire que ce qu'on fait est illégal. Partant de
là, il est difficile d'aller vers autrui et d'avouer : " Je le
fais. "
Docteur Michel
Ghysel :
Vous savez bien que quand vous transgressez la loi, vous êtes pénalisé.
Le danger qu'on fait courir aux autres n'est pas le seul à entrer
en ligue de compte : si quelqu'un ne met pas sa ceinture, la société
est dans son devoir en lui disant : tu te mets en danger les autres.
- Me Francis
Caballero, comment répondez-vous à l'argument de Michel de Ghysel,
qui reproche à votre système de renvoyer le toxicomane à lui-même
au lieu de lui rendre sa dignité en l'aidant à sortir d'une dépendance.
Me Francis
Caballero :
Je suis très content que vous placiez le débat sur le plan moral,
car je prétends que mon système est hautement moral. Ce que dit
M. Ghysel est très bien pour une morale familiale, religieuse, pas
pour une morale d'Etat. Car l'état a, vis à vis de ses citoyens,
des obligations, notamment celle de respecter les droits de l'homme.
Or, ce que propose monsieur M. Ghysel est une morale de l'abstinence.
il n'a pas tort, c'est très moral, l'abstinence : l'abstinent ne
fume pas, ne boit pas, ne se ruine pas, n'est pas dangereux au volant,
c'est le citoyen modèle, l'homme tel qu'il devrait être. Il s'agit
là d'un idéal moral chrétien, au demeurant fort louable, mais la
question n'est pas là.
Elle est de
savoir si l'Etat peut imposer à ses citoyens une morale de l'abstinence.
Ma réponse est non, car dans une société démocratique, on n'a pas
le droit de réprimer ce qui est nuisible à soi-même, seulement ce
qui est nuisible à autrui. Relisez l'article 4 de la Déclaration
des droits de l'homme : " La liberté consiste à faire tout ce qui
ne nuit pas à autrui. " Le législateur français est tenu de respecter
ce principe. La seule morale concevable dans un Etat démocratique
est donc celle de la modération : " Vous pouvez utiliser des substances
à condition de la faire avec modération et de ne pas nuire à autrui.
"
- L'usage
modéré d'héroïne, ça existe ?
Me Francis
Caballero :
50 % des usagers des parcs de Zurich et de Berne viennent une fois
par mois, ils ne sont pas obligés d'acheter tous les jours. Ceux
qui en font un usage occasionnel sont plus nombreux qu'on ne le
croit.
Le Tabac fait
50000 morts par an, l'alcool 40000, le cannabis zéro, et toutes
les overdoses en ont fait 592, chiffre qu'il faudrait multiplier
par 3 ou 4. Mais même en admettant qu'il y ait 2000 morts par overdose,
est-ce que cela justifie la sévérité actuelle - peines de prison
fermes, confiscation de biens, ect.- pour les petits jeunes que
je défends et qui passent la frontière avec quelques grammes de
drogue ? La pénalisation de l'usage, du trafic, des drogues en général
, est une machine à exclure la jeunesse, pas à la protéger.
Docteur Michel
Ghysel :
Je regrette que vous ne soyez pas médecin, Maître Caballero, que
vous n'ayez pas comme moi vu les dégâts que peut provoquer la drogue.
Elle est un ennemi de l'être humain et de tout ce qui l'entoure.
Elle détruit la personne qui n'est plus capable de résister à ses
besoins. Il faut se rendre compte aussi des dégâts que la drogue
peut faire dans les familles, de la traîne de douleurs et d'angoisse
que le toxicomane laisse autour de lui. Le rôle de la société est
de permettre aux gens de trouver le maximum de satisfaction, de
protéger les gens contre eux-mêmes. Vous parlez de prohibition,
vous dites qu'il y a 1500 à 2000 overdoses que vous opposez aux
30000 à 50000 morts par le Tabac. Mais justement, il n'y a plus
de prohibition du Tabac !
Me Francis
Caballero :
Le Tabac est beaucoup plus dangereux que le cannabis. Le cannabis
n'entraînera jamais les 40000 morts par le Tabac.
Docteur Michel
Ghysel : Vous affirmez des choses sans les connaître.
Me Francis
Caballero : On attend le premier mort par le cannabis, par bronchite
chronique, maladie cardio-vasculaire…
Docteur Michel
Ghysel :
Je conteste absolument ce que vous dites là. Scientifiquement, vous
avez tort. Depuis qu'on a libéré l'alcool, vous n'avez qu'à faire
le compte des cirrhoses et les morts par atteinte du foie, par les
ivresses au volant. Je ne conteste pas que l'alcool et le Tabac
soient une drogue avec une dépendance différente, mais vous voudriez
qu'à ces dépendances-là et les dégâts que ça entraîne, ajouter encore
ceux que ferait incontestablement l'héroïne ? il y a des situations
qu'on analyse mal. On se dit que le fait de libérer le cannabis
ou l'héroïne permettra d'éviter la délinquance et la violence parce
que le toxicomane cherche à tout prix de l'argent pour s'en procurer.
Mais non! Parce que ces drogues, dites conviviales, lèvent les inhibitions,
il y a un tas de faits de violence actuellement qui ne sont justifiés
par rien. Ce n'est même pas pour se procurer de la drogue. C'est
simplement la levée des inhibitions qui fait que tout à coup l'individu
se laisse aller à des gestes qu'on ne s'explique pas.
- Donc, selon
vous, dans un système de légalisation contrôlée, l'héroïne reste
dangereuse ?
Docteur Michel
Ghysel :
Evidemment, simplement de par sa nature chimique. Elle se fixe sur
les neurones cérébraux qui sont des récepteurs, elle les bloque
et finit par enlever toute la disponibilité qu'a le système nerveux
humain de pouvoir faire un choix d'options.
Me Francis
Caballero :
Je suis d'accord avec M. Ghysel, toutes les drogues sont dangereuses.
J'en suis absolument convaincu. Légales ou illégales. - Tout à l'heure,
vous disiez que ces drogues sont dangereuses quand on en abuse.
Or, le docteur Ghysel dit qu'elles sont dangereuses quand on en
use.
Me Francis
Caballero :
Il dit qu'on est conduit à en abuser. Il a raison. - Francis Caballero,
en quoi votre système peut-il aider, sur le plan sanitaire ?
Me Francis
Caballero :
Je suis persuadé qu'avec ce système, les drogues douces sont avantagées
par rapport aux drogues dures. Dans un système de trafic, le trafiquant
a intérêt a vendre le produit le plus cher et le plus toxicogène
de la filière. Autrement dit, du sheet plutôt que de l'herbe , du
crack plutôt que de la cocaïne ou de la feuille de coca, de l'héroïne
plutôt que de la morphine ou de l'opium. Alors que dans un système
de l'égalisation, l'Etat n'a pas intérêt à tuer ses citoyens. On
le voit avec le Tabac et l'alcool, deux drogues légales, avec une
vraie politique sanitaire. Avec un système de commerce libre, l'alcool
a été réduit en France de 18 litres d'alcool pur par habitant par
an en 1949 à 13 litres aujourd'hui.
- Docteur
Ghysel, vous êtes député de l'actuelle majorité, vous avez constitué
un groupe à l'Assemblée nationale sur ces problèmes de toxicomanie.
Mais on peut trouver le gouvernement bien timide, s'agissant de
propositions concrètes.
Docteur Ghysel
:
Il y a deux ans, le France comptait 630 places de post-cure et 52
places dans les programmes méthadones. Les premières ont presque
doublé, les secondes ont été multipliées par 20… J'ai beaucoup d'espoir,
je suis extraordinairement optimiste vis-à-vis de la capacité des
hommes à se tirer d'affaire. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire
mondiale qu'une société confrontée à un péril n'ait réussi, à force
de volonté, à s'en défendre.


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