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Faut-il légaliser les drogues ?
Propos recueilli par Antoine Fouchet et Marianne Gomez
La Croix du 17 décembre 1994

Libéralisation de la vente des seringues, mise sur le marché de la méthadone : l'épidémie de sida a changé la manière d'envisager le problème de la drogue. Faut-il franchir un pas supplémentaire, et envisager la légalisation de certaines drogues?

Me Francis Caballero :
Partons d'une question non pas idéologique, mais technique : comment contrôler ces substances dangereuses que sont les drogues ? Par la prohibition ? Pour certaines substances, l'interdit me paraît justifié. Mais pour les opiacés, malheureusement non. C'est pourquoi je suis partisan de ce que j'appelle la "légalisation contrôlée ".

L'idée en est la suivante : ne plus lutter contre l'usage, mais seulement contre l'abus. Quand il devient dangereux pour la société, l'individu ou le tiers, on le combat. Mais on dépénalise ce qui ne nuit pas à autrui, à la société et à la jeunesse, c'est-à-dire l'usage de drogue, à son domicile privé, par un individu majeur, avec des amis consentants, seul ou en société.

Ce que je propose est un saut dans l'inconnu. Mais il permet de mener une politique sanitaire. Car si on légalise une substance comme l'héroïne, il faut en même temps mettre en place des contrepoids sanitaires et sociaux, c'est-à-dire un suivi médical, la cure de désintoxication offerte en option, des produits de substitution en permanence disponibles... Ce qui permettrait d'organiser peu à peu le repli des héroïnomanes lourds vers les drogues plus douces. C'est l'État qui s'emparerait de ce marché. Il aurait des contrôles différenciés selon les produits, des circuits séparés, un système de taxation. On pourrait ainsi affecter une partie du prix de ces substances à la Sécurité sociale pour payer la désintoxication. Certaines valent 1000F le gramme. Quand vous les vendez à 20 F l'ampoule, vous pouvez faire 50F de politique sanitaire par gramme. C'est énorme!

- Qui distribuerait la drogue dans votre système ?

Me Francis Caballero :
Pour le cannabis, je serais partisan de débits spécialisés, non médicalisés. La vente serait libre pour les majeurs seulement, sur présentation d'une carte d'identité. Pour l'héroïne, le circuit passerait par des dispensaires dans lesquels des administratifs sauraient ce qu'ils distribuent et donneraient des conseils sanitaires. Le médecin ne serait évidemment pas fournisseur : on ne peut pas envisager des dealers en blouse blanche ! Il jouerait son rôle traditionnel de conseil traditionnel de conseil et d'orientation pour ceux qui veulent se désintoxiquer. L'avantage de ce système est qu'il permet de suivre les toxicomanes et de contrôler leur consommation, non pas pour punir, mais pour leur dire : tu es à un stade où tu risques d'avoir de graves problèmes de santé.

Docteur Michel Ghysel :
Je crois que nous ne sommes pas sur la même longueur d'ondes. Me Caballero parle brillamment de la manière de gérer ce problème de société. Il renvoie finalement l'individu à lui-même, au moindre risque, à travers des dispositions que la société peut prendre. Mon conditionnement de médecin, mes convictions religieuses, m'interdisent de me placer sur ce plan-là. Ce qui compte, c'est la personne humaine. Que la société renvoie ces personnes à leur isolement en disant : " Pour que tu ne sois pas contraint de voler pour avoir ta drogue, on va te la donner ", est une idée que je ne peux accepter. On ne peut considérer que le combat contre la drogue est perdu alors qu'il n'a pas encore été mené.

- La vraie lutte contre la toxicomanie, qu'est-ce que c'est pour vous ?

Docteur Michel Ghysel :
C'est le bouclier et la main tendue. Le bouclier consiste à éviter que la personne ne soit en contact avec les drogues.

Pour ce faire, il faut garder l'interdit, parce qu'il est structurant. On ne peut pas gérer la croissance morale, intellectuelle, spirituelle d'un individu en lui offrant les solutions les plus faciles. La main tendue Signifie que le toxicomane ne peut pas se tirer d'affaire tout seul.

Ainsi dans le Nord, nous avons mis en place un système qui permet au toxicomane dépendant, passible d'un à trois ans de prison, de se tirer d'affaire. On lui dit : si tu veux te confier à telle structure - nous en avons deux, pilotes, à Lille et à Roubaix - revoyons-nous dans six mois. Là, le toxicomane n'est pas laissé à sa seule volonté. Il est aidé, entouré. Et au bout de ce délai, même s'il n'est pas tiré complètement d'affaire, il a quand même progressé vers une réinsertion sociale. Et il n'a pas été isolé dans une prison ou une camisole chimique.

Me Francis Caballero :
Mais la pénalisation l'isole un peu, quand même.

Docteur Michel Ghysel :
Pénalisation ne veut pas dire incarcération.

Me Francis Caballero :
Non, mais ça veut dire que ce qu'on fait est illégal. Partant de là, il est difficile d'aller vers autrui et d'avouer : " Je le fais. "

Docteur Michel Ghysel :
Vous savez bien que quand vous transgressez la loi, vous êtes pénalisé. Le danger qu'on fait courir aux autres n'est pas le seul à entrer en ligue de compte : si quelqu'un ne met pas sa ceinture, la société est dans son devoir en lui disant : tu te mets en danger les autres.

- Me Francis Caballero, comment répondez-vous à l'argument de Michel de Ghysel, qui reproche à votre système de renvoyer le toxicomane à lui-même au lieu de lui rendre sa dignité en l'aidant à sortir d'une dépendance.

Me Francis Caballero :
Je suis très content que vous placiez le débat sur le plan moral, car je prétends que mon système est hautement moral. Ce que dit M. Ghysel est très bien pour une morale familiale, religieuse, pas pour une morale d'Etat. Car l'état a, vis à vis de ses citoyens, des obligations, notamment celle de respecter les droits de l'homme. Or, ce que propose monsieur M. Ghysel est une morale de l'abstinence. il n'a pas tort, c'est très moral, l'abstinence : l'abstinent ne fume pas, ne boit pas, ne se ruine pas, n'est pas dangereux au volant, c'est le citoyen modèle, l'homme tel qu'il devrait être. Il s'agit là d'un idéal moral chrétien, au demeurant fort louable, mais la question n'est pas là.

Elle est de savoir si l'Etat peut imposer à ses citoyens une morale de l'abstinence. Ma réponse est non, car dans une société démocratique, on n'a pas le droit de réprimer ce qui est nuisible à soi-même, seulement ce qui est nuisible à autrui. Relisez l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme : " La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. " Le législateur français est tenu de respecter ce principe. La seule morale concevable dans un Etat démocratique est donc celle de la modération : " Vous pouvez utiliser des substances à condition de la faire avec modération et de ne pas nuire à autrui. "

- L'usage modéré d'héroïne, ça existe ?

Me Francis Caballero :
50 % des usagers des parcs de Zurich et de Berne viennent une fois par mois, ils ne sont pas obligés d'acheter tous les jours. Ceux qui en font un usage occasionnel sont plus nombreux qu'on ne le croit.

Le Tabac fait 50000 morts par an, l'alcool 40000, le cannabis zéro, et toutes les overdoses en ont fait 592, chiffre qu'il faudrait multiplier par 3 ou 4. Mais même en admettant qu'il y ait 2000 morts par overdose, est-ce que cela justifie la sévérité actuelle - peines de prison fermes, confiscation de biens, ect.- pour les petits jeunes que je défends et qui passent la frontière avec quelques grammes de drogue ? La pénalisation de l'usage, du trafic, des drogues en général , est une machine à exclure la jeunesse, pas à la protéger.

Docteur Michel Ghysel :
Je regrette que vous ne soyez pas médecin, Maître Caballero, que vous n'ayez pas comme moi vu les dégâts que peut provoquer la drogue. Elle est un ennemi de l'être humain et de tout ce qui l'entoure. Elle détruit la personne qui n'est plus capable de résister à ses besoins. Il faut se rendre compte aussi des dégâts que la drogue peut faire dans les familles, de la traîne de douleurs et d'angoisse que le toxicomane laisse autour de lui. Le rôle de la société est de permettre aux gens de trouver le maximum de satisfaction, de protéger les gens contre eux-mêmes. Vous parlez de prohibition, vous dites qu'il y a 1500 à 2000 overdoses que vous opposez aux 30000 à 50000 morts par le Tabac. Mais justement, il n'y a plus de prohibition du Tabac !

Me Francis Caballero :
Le Tabac est beaucoup plus dangereux que le cannabis. Le cannabis n'entraînera jamais les 40000 morts par le Tabac.

Docteur Michel Ghysel : Vous affirmez des choses sans les connaître.

Me Francis Caballero : On attend le premier mort par le cannabis, par bronchite chronique, maladie cardio-vasculaire…

Docteur Michel Ghysel :
Je conteste absolument ce que vous dites là. Scientifiquement, vous avez tort. Depuis qu'on a libéré l'alcool, vous n'avez qu'à faire le compte des cirrhoses et les morts par atteinte du foie, par les ivresses au volant. Je ne conteste pas que l'alcool et le Tabac soient une drogue avec une dépendance différente, mais vous voudriez qu'à ces dépendances-là et les dégâts que ça entraîne, ajouter encore ceux que ferait incontestablement l'héroïne ? il y a des situations qu'on analyse mal. On se dit que le fait de libérer le cannabis ou l'héroïne permettra d'éviter la délinquance et la violence parce que le toxicomane cherche à tout prix de l'argent pour s'en procurer. Mais non! Parce que ces drogues, dites conviviales, lèvent les inhibitions, il y a un tas de faits de violence actuellement qui ne sont justifiés par rien. Ce n'est même pas pour se procurer de la drogue. C'est simplement la levée des inhibitions qui fait que tout à coup l'individu se laisse aller à des gestes qu'on ne s'explique pas.

- Donc, selon vous, dans un système de légalisation contrôlée, l'héroïne reste dangereuse ?

Docteur Michel Ghysel :
Evidemment, simplement de par sa nature chimique. Elle se fixe sur les neurones cérébraux qui sont des récepteurs, elle les bloque et finit par enlever toute la disponibilité qu'a le système nerveux humain de pouvoir faire un choix d'options.

Me Francis Caballero :
Je suis d'accord avec M. Ghysel, toutes les drogues sont dangereuses. J'en suis absolument convaincu. Légales ou illégales. - Tout à l'heure, vous disiez que ces drogues sont dangereuses quand on en abuse. Or, le docteur Ghysel dit qu'elles sont dangereuses quand on en use.

Me Francis Caballero :
Il dit qu'on est conduit à en abuser. Il a raison. - Francis Caballero, en quoi votre système peut-il aider, sur le plan sanitaire ?

Me Francis Caballero :
Je suis persuadé qu'avec ce système, les drogues douces sont avantagées par rapport aux drogues dures. Dans un système de trafic, le trafiquant a intérêt a vendre le produit le plus cher et le plus toxicogène de la filière. Autrement dit, du sheet plutôt que de l'herbe , du crack plutôt que de la cocaïne ou de la feuille de coca, de l'héroïne plutôt que de la morphine ou de l'opium. Alors que dans un système de l'égalisation, l'Etat n'a pas intérêt à tuer ses citoyens. On le voit avec le Tabac et l'alcool, deux drogues légales, avec une vraie politique sanitaire. Avec un système de commerce libre, l'alcool a été réduit en France de 18 litres d'alcool pur par habitant par an en 1949 à 13 litres aujourd'hui.

- Docteur Ghysel, vous êtes député de l'actuelle majorité, vous avez constitué un groupe à l'Assemblée nationale sur ces problèmes de toxicomanie. Mais on peut trouver le gouvernement bien timide, s'agissant de propositions concrètes.

Docteur Ghysel :
Il y a deux ans, le France comptait 630 places de post-cure et 52 places dans les programmes méthadones. Les premières ont presque doublé, les secondes ont été multipliées par 20… J'ai beaucoup d'espoir, je suis extraordinairement optimiste vis-à-vis de la capacité des hommes à se tirer d'affaire. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire mondiale qu'une société confrontée à un péril n'ait réussi, à force de volonté, à s'en défendre.



 

 

 

 
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