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Le point sur l'usage thérapeutique
du cannabis et du THC
Par G. Nahas, J.P. Armand, R. Trouvé, C. Latour
Le concours médical du 7 mars 1998

Les Chinois furent les premiers à décrire les propriétés médicinales des préparations orales de cannabis dans le Pen-ts'ao Ching, il y a deux mille ans. Ils furent les premiers à abandonner son usage quelques siècles plus tard car la substance leur faisait " voir des démons ". Ils préférèrent l'opium, d'autres extraits végétaux et l'acupuncture. Aux Indes et dans les pays du Moyen-Orient, les propriétés médicinales des préparations orales de cannabis furent encore largement utilisées au XIXe siècle, et aussi en Grande-Bretagne, pour traiter une large variété de maux allant des convulsions aux angines.

En France, J. J. Moreau, en 1845 (25), décrivit toutes les manifestations psychologiques et affectives du haschisch, qu'il compara à celles de l'aliénation mentale. Il utilisa cette drogue pour traiter des syndromes dépressifs, sans grand résultat, mais devint ainsi le premier psycho-pharmacologue. Avec la venue de médications plus spécifiques et d'efficacité reconnue (aspirine, barbituriques et agents anesthésiques), les préparations de chanvre tombèrent rapidement dans l'oubli et, à partir de 1932, furent éliminées de la Pharmacopée britannique.

Les préparations orales de cannabis furent utilisées de moins en moins fréquemment et elles furent éliminées de la Pharmacopée américaine en 1942. En 1960, le comité sur la toxicomanie de l'Organisation mondiale de la santé avisa la commission des stupéfiants des Nations unies que les préparations de cannabis étaient pratiquement obsolètes et qu'il n'y avait aucune justification à leur usage médicale. Aux États-Unis, les préparations naturelles de cannabis (marihuana, haschisch), lorsqu'elles sont fumées, sont inscrites sur la liste I (totalement interdites), alors que son principe actif, le THC, par voie orale, est inscrit sur la liste II (utilisation médicale sur ordonannce permise).

Cette classification du THC sur la liste II a été adoptée par le Canada et la Convention internationale des psychotropes de 1971. En France, le cannabis et tous ses dérivés (y compris les cannabinoïdes) sont classés comme stupéfiants (liste I), qu'ils soient ingérés ou inhalés. Une classification qui paraît plus cartésienne.

La fumée de marihuana : un médicament ?
L'usage médical de la marihuana regagna de la popularité avec la vogue de la cigarette de cannabis, inhalée sous forme de " joint " à titre purement récréatif par des millions d'adolescents, d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe au cours de la seconde partie du siècle. À côté des anciennes utilisations (26, 36), de nouvelles indications furent trouvées dans le traitement du glaucome et des nausées et vomissements produits par la chimiothérapie du cancer.

Toutes les applications thérapeutiques attribuées à la fumée de marihuana sont dues à l'effet de son principal composé psychoactif (le delta-9-THC) (22) et, à un degré moindre, à celui de son composé non psychoactif (le cannabidiol, CBD). En revanche, la fumée de marijuana contient plus de 400 composés chimiques différents, quelques-uns toxiques (monoxyde de carbone, acétaldéhyde, phénol, créosol, naphtalène), et deux fois plus de ce carcinogènes (notamment phénanthrène) qu'une cigarette de Tabac de même poids.

Les préparations, lorsqu'elles sont inhalées, présentent des risques infectieux. Elles peuvent être contaminées par l'Aspergillus fumigatus (18), lequel peut induire de graves maladies pulmonaires (5). Les préparations de cannabis contiennent aussi des Salmonella qui peuvent induire des entérites (37). Pour cette raison, les cigarettes de marijuana proposées à l'usage médical devraient être stérilisées.

Applications thérapeutiques du delta-9-THC par voie orale
Les effets pharmacologiques produits par le THC ont conduit à explorer des applications thérapeutiques potentielles de cette drogue (7). D'importants programmes de recherche réalisés dans l'industrie pharmaceutique et les universités permirent d'étudier les mécanismes d'action du THC et le développement des molécules synthétiques.

Une molécule synthétique, la nabilone (Lilly) fut mise sur le marché aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne pour le traitement des vomissements liés à la chimiothérapie du cancer. Les limites étroites de sa posologie (inférieures à 2 mg par jour) sans risque d'effets secondaires indésirables entraînèrent l'arrêt de sa commercialisation aux Etats-Unis. pour les mêmes raisons, un autre dérivé du THC, le lévonantradol (Pfizer), après de nombreux essais cliniques, ne fut jamais mis sur le marché.

Le THC ne peut pas être administré par voie parentérale, seule la voie orale est utilisée. Il peut aussi être administré sous forme de suppositoires ; il n'est disponible qu'aux Etats-Unis sous forme de gélules de 2,5 à 10 mg dans l'huile de sésame. C'est une drogue d'une demi-vie de huit jours qui s'accumule dans l'organisme et induit tolérance et dépendance.

Effet antiémétique du delta-9-THC
De nombreuses études contrôlées ont rapporté que le THC en doses orales de 15 à 20 mg exerce un effet antiémétique chez les cancéreux recevant une chimiothérapie (3, 33). Quelques essais cliniques ont indiqué que le delta-9-THC est plus efficace que la prochlorpérazine, l'antiémétique le plus communément utilisé aux États-Unis (16, 19, 34), tandis que d'autres essais ont rapporté une efficacité moins grande et plus d'effets secondaires (10).

Cependant, le delta-9-THC n'est pas aussi efficace que le métoclopramide (Primpéran) contre les vomissements dus au traitement par le cisplatine. R. J. Gralla et coll. (11) et M. P. Carey et coll. (2) examinèrent 19 études portant sur 951 cancéreux entre 1975 et 1982 pour évaluer les propriétés antiémétiques du THC, comparées avec celles des autres médication, pendant la chimiothérapie. Les auteurs conclurent que les différentes études montraient des résultats contradictoires considérables.

Des travaux ultérieurs indiquèrent qu'un antagoniste des récepteurs 5-HT3 (ondansétron) qui peut être administré par voie intraveineuse était le traitement de choix dans la chimiothérapie du cancer (20). Il est efficace dans le traitement par le cisplatine à forte dose avec un résultat global satisfaisant de 85 % pour les nausées et les vomissements. En 1987, le THC fut reclassé aux État-Unis de la liste I à la liste Il, et devint disponible sous forme de dronabinol oral (Marinol) pour traiter les vomissements dus à la chimiothérapie cancéreuse.

Après sa mise sur le marché, la Food and Drug Administration (FDA) formula les avertissements suivants : " Le Marinol n'est pas indiqué comme traitement de premier choix pour les nausées et les vomissements associés à la chimiothérapie du cancer (Il est seulement indiqué) chez des patients qui n'ont pas bien répondu aux traitements conventionnels antiémétiques.

A cause des limitations de son indication, les comparaisons entre le Marinol et les antiémétiques conventionnels ne sont pas appropriées. Le Marinol n'est pas une thérapeutique alternative à la Compazine (prochlorpérazine) ou d'autres traitements antiémétiques classiques (métoclopramide, ondansétron...). Les patients utilisant le Marinol devront être avertis des changements possibles de leur humeur, de leur comportement ou de réactions perturbant leur psychisme... Le Marinol est un médicament à fort pouvoir toxicomanogène.

Comme ils le font pour la morphine ou les autres drogues de la liste II, les médecins et les pharmaciens devront être vigilants dans la prescription et la distribution du Marinol. Le rapport risque/avantage de l'usage du Marinol doit être soigneusement évalué dans les situations suivantes chez des patients présentant des troubles cardiaques du fait d'hypotension, d'hypertension, de syncope ou de tachycardie; chez des patients ayant déjà utilisé de l'alcool ou des drogues toxicomanogènes ; chez les patients sujets à la dépression, ou schizophrènes, car le Marinol peut exacerber leur maladie ; chez des patients recevant en même temps des traitements à base de sédatifs, d'hypnotiques ou d'autres drogues psychoactives, à cause du risque possible additif ou synergique. "

Références :

Ces avertissements furent publiés parce que la promotion commerciale du Marinol contenait des rapports, des suggestions ou des insinuations qui étaient, suivant l'avis de la FDA, des inexactitudes ou des contre-vérités, et cela en violation de la loi de la FDA. Ces avertissements de la FDA pourraient aussi s'appliquer aux anecdotes faisant état de malades buvant du thé à la marijuana pour éviter les nausées, comme le rapporte le Néerlandais M.P. Neelman (29). En 1989, la Drug Enforcement Agency (DEA) rejeta le changement de classification de la marihuana fumée de la liste I à la liste II, ce qui interdisait sa prescription médicale (27).

L'argumentation de la FDA était fondée sur une analyse scientifique et médicale de toutes les données cliniques par les spécialistes du cancer, des ophtalmologues et des neurologues. L'opinion de la DEA était partagée par l'American Cancer Society et l'American Medical Association. La fumée de marihuana peut être particulièrement dangereuse pour les patients qui ont le sida. Fumer de la marihuana inhibe l'immunité et la fonction macrophage pulmonaire (1), déjà compromises chez les malades du sida, si vulnérables aux infections pulmonaires.

THC par voie orale ou THC inhalé (cigarette de marihuana) ?
À cause de ses propriétés irritantes sur l'épithélium bronchique, le THC est contre-indiqué sous forme de vapeur. De 10 à 25 % du THC contenu dans une cigarette est absorbé après pyrolyse. Certains prétendent que le THC dans la fumée de marihuana est plus efficace que le THC par voie orale.

Dans une étude ouverte (40), on a donné de la marihuana à fumer et du THC à 74 malades pour contrôler les nausées et on leur a demandé de faire eux-mêmes l'évaluation des formes respectives de la médication. Il n'y a pas eu de groupe placebo randomisé. 18 patients abandonnèrent l'étude. Sur les 56 restants, 18 qualifièrent la fumée de marijuana de très efficace, 26 de modérément et 12 sans efficacité. il n'y avait pas de mesures objectives de l'efficacité des traitements (nombre et durée des épisodes émétiques).

Cette études fut rejetée par la cour d'appel de Washington en février 1994, puisqu'elle ne prouvait pas de manière évidente la supériorité de la fumée de marijuana sur le THC. Cette décision corrobora le refus de la DEA de reclasser la fumée de marijuana du tableau I au Tableau II. Dans une enquête (35), on demanda aux oncologues de déterminer la drogue qu'ils préféraient utiliser contre les vomissements.

La marihuana ou le THC arriva au sixième rang, mais cette étude fut réalisée avant la disponibilité de 1'ondansétron, la drogue de choix, qui aurait déplacé le THC au septième rang. La propriété antiémétique du THC, quel que soit la voie d'absorption choisie (orale ou inhalée), n'est que partiellement efficace contre les vomissements liés à la chimiothérapie du cancer, et elle est inefficace dans un traitement avec la cisplatine.

La pharmaco-cinétique du THC par voie orale ou du cannabis fumé chez l'homme indique que les concentrations plasmatiques de THC atteignent un plateau plus prolongé après administration orale qu'après inhalation. Puisque la saturation des récepteurs dans le centre cérébral de la nausée est le but de la médication antiémétique, une concentration plasmatique et tissulaire plus longue sera plus appropriée qu'un pic de concentration rapide de THC tel qu'il se manifeste après une cigarette de marijuana.

Les essais cliniques effectués avec la fumée de cannabis doivent être réalisés avec une cigarette standardisée, au contenu connu en THC (et stérilisée de façon à éliminer les contaminants). L'utilisation d'un placebo est aléatoire à cause de l'absence d'effet psychoactif du placebo.

Effet du THC sur le glaucome
Des sujets fumant de la marihuana présentèrent un abaissement de la pression intraoculaire (30 %) pendant quatre à cinq heures avec un maximum après deux cigarettes (30 mg de THC) (15). Cette observation fut confirmée chez des animaux de laboratoire (12). W.W. Dawson et coll. (9) comparèrent 10 non-fumeurs avec 10 sujets qui fumaient de la marihuana depuis au moins dix ans.

Le groupe de fumeurs chroniques avait une augmentation plus élevée de la pression intraoculaire que le groupe contrôle, avec une fréquence plus marquée d'anomalies de la chambre antérieure de l'oeil. L'abaissement de la pression intraoculaire par la fumée de cannabis fut attribué au THC (31). Les cannabinoïdes non psychoactifs ont peu d'effet. Fumer du cannabis (20 à 30 mg de THC) réduit la tension oculaire et la pression artérielle chez les personnes n'ayant jamais pris de marihuana et atteintes de glaucome (8) et chez celles ayant un glaucome à angle ouvert (24).

L'hypotension associée peut être grave ; 6 des 32 sujets étudiés eurent des épisodes de syncope. Chez le volontaire en bonne santé, 20 mg de THC, ou plus, par voie orale diminue la pression intraoculaire. Ces doses induisent des effets secondaires marqués : réactions de panique, tachycardie et palpitations, dépersonnalisation et paranoïa. Il existe plusieurs préparations efficaces contenant de la pilocarpine et des bêtabloquants ou des dérivés des prostaglandines, inhibiteurs de l'anhydrase carbonique, pour traiter les glaucomes, sans effets secondaires, et qui peuvent être administrées localement, ce qui n'est pas le cas du THC.

Effet sur l'appétit et la cachexie
Le cannabis était prescrit par la médecine hindoue non seulement pour stimuler l'appétit (36) mais aussi pour calmer le besoin de nourriture ou de boisson (4). La stimulation de l'appétit par la fumée de marihuana chez l'homme sain, étudiée en laboratoire, n'a pas été clairement démontrée (13, 17).

Le THC (dronabinol) et la fumée de marihuana ont été utilisés dans le traitement de l'anorexie et de la cachexie des cancéreux et des malades atteints du sida (38). Les résultats obtenus n'ont pas été concluants, et la médication de choix demeure l'acétate de mégestrol ou l'hormone de croissance. d'autres essais cliniques sont en cours.

Actions sur la relaxation
D.J. et C. Ellenberger (32) ont rapporté dans une étude en double aveugle que le delta-9-THC (10 mg) réduisait d'une façon significative la spasticité musculaire chez 7 des 9 patients atteints de sclérose en plaques. Dans une étude (39), la dose de 7,5 mg de THC fut la dose la plus élevée bien tolérée par les malades.

D'autres essais cliniques (6, 21, 23, 30) décrivent les effets bénéfiques du THC sur la spasticité de la sclérose en plaques. Cependant, toutes ces observations cliniques sont difficiles à apprécier à cause de la variabilité de l'évolution de la maladie avec ses périodes de rémissions spontanée. Le baclofène demeure la médication de choix dans le traitement de la spasticité.

Les propriétés thérapeutiques de la fumée de marihuana demeurent encore, aux États-Unis, un sujet controversé, et certains médecins en recommandent l'usage (14) en dépit de l'interdit de la FDA (27). L'acceptation générale des vertus thérapeutiques anecdotiques de la fumée de marihuana présente aussi le risque d'une augmentation de son usage récréatif spécialement par les adolescents, qui sont les plus vulnérables à ses effets nocifs sur la fonction cérébrale (28).

Pour en savoir plus : Le cannabis n'est pas un médicament



 

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