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Et
si on dépénalisait ?
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Dossier réalisé
par Frank Bouaziz et Nathalie Funès
Le Nouvel
Economiste du 19 juin 1998
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Faut-il légaliser
les drogues? En France, ce débat toujours très passionnel se cristallise
autour de la loi du 31 décembre 1970, qui interdit aussi bien l'usage
que le trafic des stupéfiants. Si les magistrats et les policiers
restent fermement attachés à la prohibition, des médecins puis des
élus se sont progressivement engagés pour obtenir une nouvelle législation
sur les stupéfiants. A l'interdit théorique, ils opposent la réalité
sociale.
La France compte
2 millions de consommateurs réguliers de cannabis, qui consacrent
chacun en moyenne 500 francs par mois à cette pratique. Les réformateurs
réclament que la consommation de cette drogue dite douce ne soit
plus considérée comme un délit. Mais que signifie la liberté de
consommer, si la vente est prohibée? Les politiques, conscients
qu'une autorisation de l'usage serait l'antichambre de la légalisation
de la distribution, restent prudents. Une étape franchie par les
Pays-Bas, où les coffee shops pratiquent officiellement le commerce
du cannabis.
En revanche,
il y a un quasi consensus contre la dépénalisation lorsqu'il s'agit
des drogues dures ou synthétiques. L'ecstasy, avec ses effets secondaires
non maîtrisés, est responsable de décès. Et rares sont ceux qui
militent pour une légalisation de la cocaïne ou encore de l'héroïne,
d'ailleurs en régression puisqu'elle ne compte plus que 160000 adeptes
dans l'Hexagone. Pour les drogues dures, l'heure est plutôt aux
produits de substitution. Les laboratoires pharmaceutiques qui ont
déjà créé la méthadone et le Subutex pour soigner les accros à l'héroïne
travaillent sur un substitut de la cocaïne, qui pourrait voir le
jour dans deux ou trois ans. Or le marché américain de la cocaïne
est évalué à 300 millions de tonnes, générant 180 milliards de francs
de chiffre d'affaires.
Entre narcotrafiquants
et laboratoires pharmaceutiques, c'est à qui remportera la bataille
de la drogue.


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Demain,
le haschisch en vente libre
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Legalize
it ! En Europe, la France est un des derniers pays interdisant l'usage
du cannabis. Mais les partisans de la dépénalisation sont de plus
en plus nombreux. Quid de la production et de la distribution s'ils
l'emportaient ?
Par
Franck Bouaziz
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Paris, dimanche
7 juin. Un millier de manifestants se rassemblent place de la Bastille
pour réclamer l'ouverture d'un débat sur la dépénalisation des drogues
douces. Quelques heures plus tôt, Jacques Chirac s'était envolé
pour New York, où il devait participer à une session extraordinaire
de l'assemblée générale de l'Onu consacrée à la lutte contre les
stupéfiants.
Après avoir,
quarante-huit heures avant son départ, fermement rappelé sa position:
" On ne saurait tolérer que soit levé l'interdit sur les drogues
dites douces." Le chef de l'Etat, à contre-courant des manifestants,
avait fait référence à la loi du 31 décembre 1970 qui interdit l'usage
de la drogue, passible d'un an de prison, et à fortiori le commerce
des stupéfiants, qui peut entraîner la détention à perpétuité. Ce
texte assimile le toxicomane à un malade et lui donne la possibilité
de substituer à une éventuelle sanction une prise en charge médicale
gratuite.
Un dispositif
que les juges appellent l'injonction thérapeutique. Pour les partisans
purs et durs du maintien de la sanction pénale, cette loi reste
d'actualité. Même si, en pratique, bon nombre d'affaires liées à
la consommation de cannabis se terminent par un simple procès-verbal
de rappel à la loi. Hypocrisie? Sur le terrain, les policiers tiennent
à conserver l'interdit. " Ça empêche les gosses de passer à l'acte
", martèle le commissaire divisionnaire Philippe Leclair, patron
de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants
(OCRTIS).
Force est de
constater que si la loi est aujourd'hui contestée, elle est en tout
cas appliquée par la police. L'an dernier, ses services ont procédé
à 82 725 interpellations pour usage et revente de substances illicites,
dont 66 577 liées au cannabis. Pour cette seule substance, le nombre
des per-sonnes interpellées est en hausse de 30,43%. Une évolution
que n'ont pas manqué de relever les magistrats " On ne peut pas
réformer un système réglementé et le remplacer par un système de
tolérance ", s'insurge Bernard Pagés, le procureur de la pre-mière
section du parquet de Paris, spécialisé dans les affaires de stupé-fiants.
Puis il balaie
l'argument selon lequel la loi n'est plus adaptée à notre fin de
siècle. Et détaille l'injonction sociale qu'il a instaurée pour
les consommateurs de cannabis : " Depuis 1987, j'ai mis en place
un système reposant sur des vacataires de la Dass qui se relaient
au sein même du palais de justice. Le contact entre thérapeutes
et usagers est incontournable. "
Contre les
thèses répressives
De plus en plus isolés, les tenants de cette politique de la fermeté
et du maintien de la loi de 1970 se sentent encerclés par le corps
médical et par une partie de la classe politique. Consciente du
débat soulevé par la dépénalisation, Simone Veil, ministre des Affaires
sociales de 1993 à 1995, confie en 1994, une mission de réflexion
au professeur Roger Henrion. Ce gynécologue, patron du service de
maternité de l'hôpital Port-Royal, réunit alors dix-sept personnalités
de tous horizons: médecins, psychiatres, policiers, enseignants.
Le résultat de leurs travaux va à l'encontre des thèses répressives.
" Au départ,
rappelle le professeur Roger Henrion, je considérais que la sanction
pénale était normale et qu'il fallait obliger les toxicomanes à
se faire soigner. Mais, finalement, la commission s'est prononcée
à une courte majorité pour une modification de la loi de 1970.
" Elle propose que, pendant environ trois ans, l'usage et la possession
en faible quantité de cannabis ne soient plus sanctionnés.
Pendant cette
période, il serait procédé à une évaluation mesurant les effets
de cette disposition. Au moment où la commission Henrion achevait
ses travaux, la cour constitutionnelle de Karlsruhe, en Allemagne,
allait dans le même sens qu'elle, en choisissant de ne plus poursuivre
les individus interpellés en possession d'une faible dose de cannabis.
Bref, dans la communauté scienti-fique, une sorte de consensus semble
se dégager en faveur d'une dépénali-sation "soft" du haschisch.
" Puisqu'on ne pourra pas empêcher la consommation de cette drogue,
ne serait-il pas plus intelligent de la réglementer? N'évoquons
pas pour autant la dépénalisation. Car les Français imagineraient
qu'on n'arrêtera plus les trafiquants, et ce serait un drame
", résume le professeur Henrion.
En réalité,
les réformateurs modérés convergent vers la position suivante: la
consommation de cannabis d'un non-mineur, dans le do-maine privé,
ne doit plus être répréhensible. Bref, le joint fumé dans la discrétion
de la salle de séjour et uniquement entre adultes serait consi-déré
comme socialement admissible. Une idée que défend Pierre Kopp, un
universitaire spécialiste de l'économie des drogues. " Je suis
pour que l'on autorise les plus de 18 ans à consommer du cannabis
dans l'enceinte privative ", affirme-t-il. En même temps, le
chercheur estime que cette liberté doit s'accompagner d'une véritable
politique d'information et de prévention. Lucide sur la faiblesse
des moyens budgétaires, il propose une réallocation des ressources.
Selon ses travaux, la France a consacré en 1995, tous ministères
confondus, 4,7 milliards de francs pour lutter contre la drogue.
Chaque consommateur
coûte 2000 francs à la communauté. " 80% de ces fonds sont affectés
à la répression, et deux tiers des arrestations pour infraction
à la législation sur les stupéfiants [Ils] sont liées au cannabis
", regrette le chercheur. Une tendance confirmée par l'Observatoire
français des drogues et des toxicomanies (OFDT), qui estime que,
à 18 ans, 40% des adolescents et 20% des adolescentes ont déjà fumé
un joint et qu'il y a 2 millions de consommateurs de cannabis réguliers.
Si la consommation de haschisch était autorisée (sous conditions),
Pierre Kopp propose de redéployer une partie des crédits vers la
prévention et vers la lutte contre l'héroïne, qui compte 160000
Dans la adeptes en France, sans oublier l'ecstasy, cette nouvelle
drogue synthétique qui connaît une progression fulgurante chez les
jeunes : en quatre ans, le nombre d'interpellations pour usage et
revente d'ecs-tasy est passé de 239 à 1227.
Selon les enquêteurs
de l'OCRTIS, cette drogue est celle qui procure les meilleures marges
aux revendeurs : une pilule coûte quelques francs à produire et
se revend entre 120 et 200 francs. Si les politiques fi-nissaient
par dépénaliser la consommation de cannabis, il leur faudrait se
pencher sur la question de l'organisation de l'offre. Le haschisch
devenant légal, comment approvisionner les consommateurs majeurs?
Deux pistes sont à l'étude, qui vont jusqu'à une légalisation de
la distribution des drogues douces. S'inspirant du monopole de l'Etat
sur la vente de Tabac, certains prônent une distribution prise en
charge par la puissance publique. Une sorte de come-back de la "
régie du kif " en vigueur au Maroc à l'époque où il était sous protectorat
français.
A quelques milliers
de kilomètres de là, l'Indochine disposait d'une régie de l'opium.
En France, aujourd'hui, la confédération des débitants de Tabac,
qui regroupe 35 000 buralistes, a flairé qu'il y avait là un nouveau
cré-neau et s'est déjà mise sur les rangs. Elle estime que ses membres
sont mieux placés que les pharmaciens pour commercialiser le cannabis,
qui, selon elle, se rapproche plus du Tabac que d'un médicament.
Pourtant, ce mode de distribution semble diffici-lement compatible
avec la réglementation internationale ; la France adhère en effet
à une convention de l'Onu qui met hors la loi tous les stu-péfiants.
La vente de haschisch via un monopole d'Etat imposerait une har-monisation
des législations au moins au niveau européen.
Ce système au-rait
en outre l'avantage de permettre à l'Etat de prélever des taxes
spécifiques et de limiter la distribution parallèle. " En France,
où le commerce du Tabac est régi par un monopole étatique, le poids
du marché noir est l'un des plus faibles ", explique-t-on à
l'OFDT.
Cannabistrots
à la française
L'autre solution, c'est l'initiative privée. Ses partisans vantent
les mérites de l'expérience néerlandaise. Aux Pays-Bas, 2500 coffee
shops vendent en toute légalité du cannabis ; pourtant, ce réseau
s'est plutôt organisé en marge de la loi, puisque aucun texte ne
le ré-git véritablement. Les 800000 clients de ces bistrots un peu
particuliers ont dû s'adapter à une restriction de la tolérance
: la quantité autorisée à l'achat a été réduite, de 30 à 5 grammes.
De même, si les autorités appréhendent des vendeurs de drogues dures
dans un rayon de 200 mètres autour d'un cof-fee shop, elles peuvent
fermer l'éta-blissement.
Pour l'économiste
Pierre Kopp, l'un des avantages du système néerlandais est d'" avoir
réussi à seg-menter le marché entre drogues douces et dures
". En France, un mouvement liber-taire, le Centre d'information
et de recherche sur le cannabis (Circ), animé par Jean-Pierre Galland,
milite activement pour la légalisation du commerce du cannabis.
Ce lobby s'est déjà illustré l'an dernier en envoyant à chacun des
577 députés une enveloppe contenant un joint. Onze parlementaires
n'ont d'ailleurs pas approuvé cette initiative et ont attaqué le
Circ devant les tribunaux.
Au-delà de ce
coup d'éclat, Jean-Pierre Galland et ses troupes cherchent à mettre
en place un réseau officiel de distribution. Un concept, celui de
" cannabistrot ", a d'ores et déjà été imaginé, et ses promoteurs
aime-raient installer deux ou trois établis-sements de ce type par
département. Dans leur esprit, il s'agirait de centres de vente
et de consommation où la résine de cannabis serait vendue entre
25 et 30 francs le gramme. " Nous ne voulons plus que les consommateurs
s'approvisionnent de manière clandestine ", précise le chef
de file du Circ pour justifier son projet. Pour tenter de protéger
ces débits de haschisch des grands opérateurs industriels ou...
mafieux, chacun d'entre eux serait doté d'un statut associatif.
La parade serait-elle
efficace ? La consommation de cannabis en France est un véritable
marché : 2 millions de fumeurs de joints y consacrent chaque mois
500 francs, le chiffre d'affaires annuel peut être évalué à 12 milliards
de francs auxquels il faut ajouter les achats occasionnels. Difficile,
dans ce contexte, d'imaginer que des investisseurs ne cherchent
pas à profiter de la manne. Virgin, le groupe détenu par le Britanique
Richard Branson, a publiquement fait part de son intérêt pour cette
activité. Mais les réseaux officiels de distribution pourraient
aussi devenir un vecteur privilégié pour le blanchiment de l'argent
de la drogue - selon l'Onu, 200 milliards de dollars provenant du
trafic de stupéfiants sont blanchis chaque année.
Aux Pays-Bas,
les tenanciers de coffee shops commencent à flirter avec la pègre
locale. D'autant que les trafiquants voient dans la distribution
autorisée du haschisch une concurrence de taille pour le commerce
clandestin. Ils ont donc tout intérêt à investir dans un circuit
légal. " Les cartels colombiens sont favorables à la légalisation.
Ça leur permettrait de produire au cours du café et de supprimer
les coûts faramineux de la corruption ", estime le commissaire
Bouchet, ancien patron de la brigade des stups et aujourd'hui en
charge de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue
(Mildt).
La guerre
des prix
De son côté, le procureur Bernard Pagés dresse un scénario catastrophe
pour le cas où l'on légaliserait la distribution : " Les trafiquants
vont se lancer dans une guerre des prix et commencer à vendre à
perte. A ce moment-là, les cours s'effondreront, les trafiquants
reprendront leurs parts de marché et, entre-temps, le nombre de
consommateurs aura augmenté. " Cette prévision s'est à moitié réalisée
lorsqu'un produit de substitution à l'héroïne, le Subutex, a été
autorisé en France.
Mécaniquement,
le prix du gramme de poudre blanche vendu sous le manteau a baissé,
mais également le nombre de décès par overdose, qui a chuté de 50%...
Plus discrètement, le statu quo sur la législation antidrogue compte
d'autres partisans. Ceux qui considèrent, mais en silence, que l'économie
informelle générée par la drogue permet d'acheter la paix sociale
dans certaines banlieues. Si jamais les mini-réseaux qui alimentent
les cités étaient contraints d'abandonner le commerce du cannabis,
ils se tourneraient alors vers celui des drogues dures ou encore
vers d'autres formes de délinquance plus visibles.
Quoi qu'il en
soit, la légalisation de la distribution ne réglerait pas la question
de l'approvisionnement des réseaux de détaillants. " Autoproduction
", répondent en chœur les membres du Circ lorsqu'on les interroge
sur la façon de se procurer la matière première. " Dans l'Ariège
ou en Ardèche, il y a déjà des cultures de cannabis ", déclare Jean-Pierre
Galland, qui plaide pour un développement de ce mode de production
et va même jusqu'à proposer que ces cultivateurs d'un nouveau genre
revendent ce qui excède leur propre consommation à une " agence
française du cannabis ". Pourtant, aux Pays-Bas, la culture sous
serre, désormais tolérée, ne suffit pas à fournir la totalité des
coffee shops.
Il subsiste
des réseaux d'approvisionnement officieux via le Maroc, premier
producteur mondial de haschisch avec 60000 tonnes par an, la Turquie
ou le Pakistan. Bien qu'il ne s'agisse pas encore d'ouvrir un réseau
de " cannabistrots ", la France risque de devoir se prononcer sur
le maintien, dans son état, de la loi de 1970. Politiquement, le
moment est délicat. Lionel Jospin ne veut pas, sur un sujet aussi
sensible, entrer en conflit avec Jacques Chirac, qui a clairement
rappelé son opposition à la dépénalisation. En même temps, le Premier
ministre doit composer avec la gauche plurielle.
Les Verts, Jean-Luc
Benhamias en tête, militent pour le changement. Même sentiment chez
certains députés de l'aile gauche du PS comme Geneviève PerrnGaillard,
élue des Deux-Sèvres.
Une majorité
introuvable
Au Parti communiste, André Guérin, député et maire de Vénissieux,
déposera la semaine prochaine une proposition de loi visant à dissocier
l'usage du trafic. La simple consommation resterait, préconise-t-il,
dans le droit commun, et ceux qui s'y adonnent " devraient être
considérés comme des gens en souffrance ", propose le parlementaire,
qui refuse d'établir une distinction entre consommation de drogues
douces et dures.
Au gouvernement,
enfin, si la ministre déléguée à l'Enseignement scolaire, Ségolène
Royal, reste très ferme, son collègue de la Santé, Bernard Kouchner,
se veut plus réformateur. "On a fermé l'îlot Chalon en 1990,
puis délogé la drogue de la place Stalingrad. On l'a ensuite chassée
des boulevards des maréchaux pour la repousser vers les quartiers
populaires. Il faut maintenant commencer à ouvrir le débat ",
estime le docteur Patrick Haeberhard, chargé de mission au cabinet
du secrétaire d'Etat à la Santé. En décembre 1997, plusieurs centaines
de professionnels s'étaient réunis à l'initiative de ce médecin
pour faire des propositions.
Cette semaine,
le Sénat accueillait même un débat sur la dépénalisation. Pourtant,
nombreux sont ceux qui restent persuadés qu'il serait quasi impossible
de trouver une majorité législative sur la question. Les plus pragmatiques
se mettent à espérer qu'un simple décret gouvernemental permettra
d'amender, même légèrement, la loi de 1970.
F.B.


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Santé:
le coût de l'hypocrisie
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Timoré. Malgré
sa politique répressive, la France est dans le peloton de tête des
pays consommateurs d'héroïne. Et retards et incohérences se paient
très cher.
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Par
Nathalie Funès
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" En
matière de drogue, la politique française est complètement incohérente.
Il est bien difficile de percevoir une logique de santé publique
entre les drogues qui sont interdites (cannabis, héroïne, cocaïne,
amphétamines...), celles qui sont taxées par l'Etat (alcool, Tabac)
et celles qui sont carrément remboursées par la Sécurité sociale,
comme les médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques,
somnifères). Si l'on estime que les drogues sont mauvaises pour
la santé, alors il faut toutes les interdire.., ou toutes les autoriser.
"
Pierre-Yves
Geoffard, chargé de recherche au CNRS, n'est pas le seul scientifique
à pointer du doigt ce qu'il appelle l'" illogisme" de la politique
de santé publique française. Nous sommes en effet les plus gros
consommateurs de psychotropes au monde (un Français sur dix en prend
régulièrement). Nous arrivons dans le peloton de tête pour l'alcool
ainsi que pour l'héroïne. Mais nous disposons d'une des législations
antidrogues les plus répressives. Depuis plusieurs années déjà,
la Suisse, l'Allemagne et la Grande-Bretagne distribuent de l'héroïne
à leurs toxicomanes dans des centres spécialisés. En 1996, après
un référendum, l'Etat de Californie a légalisé l'utilisation du
cannabis à des fins médicales - dans le traitement du cancer, du
sida, ou encore de la migraine... La France, elle, vient tout juste
de mettre en place une politique de substitution aux drogues dures,
avec la méthadone, un opiacé (à base d'opium de synthèse) délivré
par les organismes de soin depuis 1995 et, plus récemment, avec
le Subutex, disponible en pharmacie depuis 1996.
En 1995,
630 millions de francs
Cette année encore, comme la plupart des autres pays européens,
l'Hexagone dépensera plusieurs centaines de millions de francs pour
prendre en charge ses toxicomanes. En 1995 -seule estimation disponible
à ce jour-, elle a budgétisé près de 630 millions de francs (1)
pour couvrir le coût des actions de prévention, des centres spécialisés,
de la politique de substitution, des programmes d'échange de seringues
et de la mortalité (228 overdoses l'an passé). Un montant auquel
il faut encore ajouter le coût de l'épidémie de sida chez les usagers
de drogues, qui dépasserait, lui, le milliard de francs (28% des
cas de sida enregistrés à ce jour sont liés à la toxicomanie par
voie intraveineuse) et celui de l'hépatite C (50% des toxicomanes
qui pratiquent l'injection intraveineuse sont contaminés). " Dépénaliser?
Légaliser? Aujourd'hui, beaucoup de spécialistes estiment que fumer
du cannabis est moins nocif qu'avaler trois verres de whisky ou
un somnifère et recon-naissent qu'il est absurde qu'un amateur de
joints se retrouve der-rière les barreaux, comme le prévoit la loi
et comme cela peut encore ar-river aujourd'hui, indique un membre
de la Mission interminis-térielle de lutte contre la drogue et la
toxicomanie (Mildt). Mais ce minimum de consensus ne permet pas
d'indiquer aux politiques la marche à suivre. Car le premier objectif
d'un changement de législation, c'est que la société en tire des
bénéfices."
C'est sur les
conséquences, en termes de santé publique, d'une dé-pénalisation
ou d'une légalisation que les spécialistes s'étripent aujourd'hui.
D'autant que le débat, forcément idéologique, n'a souvent pas grand-chose
à voir avec la rigueur scientifique. Du côté des partisans de la
répression, on agite évidemment le risque d'une augmentation de
la consommation. A l'image de ce qui s'est produit en Espagne, où
la politique de dépénalisation, adoptée en 1983, a été suivie d'une
forte augmentation des surdoses mortelles (passées, entre 1983 et
1992, date du retour aux sanctions, de 93 à 809 cas par an). Faut-il
y voir un lien de causalité ? En fait, la multiplication des overdoses
a été observée dans d'autres pays euro-péens (notamment la France)
au cours des années 80, et l'explosion espagnole peut s'expliquer
par la libéralisation des mœurs de l'après-franquisme.
Plus généralement,
la carte des pays où l'on compte la plus forte proportion de toxico-manes
ne correspond pas forcément à celle des nations les plus permissives
en matière de drogue. " Il est impossible d'établir un lien entre
le degré de répression d'un pays et le niveau de consommation de
cannabis, note ainsi Pierre Kopp, professeur d'économie à l'université
de Reims (2). Les Pays-Bas, très souples, montrent une consommation
plus faible que l'Autriche, répressive. A l'inverse, la Norvège,
contraignante, connaît une meilleure situation que l'Espagne, plus
tolérante. Idem pour les drogues dures. On constate seulement que
les pays du sud de l'Europe comptent plus d'adeptes que ceux du
nord, mais sans que l'on sache pourquoi. Il n'y a donc aucune raison
de diaboliser telle ou telle politique."
L'autre camp,
celui des plus per-missifs, a, lui aussi, son lot d'arguments pour
appeler à une révision de la loi. En tête, l'effet bénéfique sur
l'état de santé des toxicomanes qu'entraînerait un possible contrôle
de l'offre. Selon eux, une dépénali-sation simple n'aurait effectivement
aucun impact sur la production, ni, partant, sur la qualité des
drogues disponibles sur le marché (donc sur une diminution éventuelle
des over-doses, dont la plupart sont dues à de l'héroïne "coupée").
Comme en témoigne a contrario l'exemple des Pays-Bas, qui ont légalisé
la consommation et où la teneur en THC, le principe actif du cannabis,
a augmenté, sur certaines productions, d'environ 3 % à près de 20%.
En revanche, une légalisation contrôlée pourrait permettre de "vérifier
la qualité des drogues, voire de réguler la demande en agissant
sur le prix et le contrôle de la vente ", si l'on en croit Pierre-Yves
Geoffard.
Mais, là encore,
l'argument fait bondir les partisans d'un maintien de l'interdiction.
"Dépénaliser et, a fortiori, légaliser, ce serait instaurer l'indifférence
comme règle de vie de société, s'indigne Francis Curtet, psychiatre
et directeur de l'association de prévention Grande Ecoute. Cela
signifierait: "Droguez-vous si vous en avez envie, nous on s'en
moque." Evidemment, lorsque le cannabis sera complètement
intégré culturellement, comme il commence à l'être aujourd'hui,
il faudra être cohérent et en légaliser la consommation. Mais, pour
l'instant, ce serait mettre la charrue devant les bœufs. L'interdit,
pour les drogues dures, mais aussi pour les douces, doit être maintenu
; la punition, cependant, doit être supprimée : un toxicomane ne
devrait jamais se retrouver en prison. "
"Le mot "héroïne"
fait peur"
Les expériences de " légalisation partielle ", on l'a vu, se multiplient
pourtant. Et la Suisse, qui, depuis trois ans et demi, a prescrit
de façon contrôlée de l'héroïne à huit cents toxicomanes, a constaté
que, sur leur santé, tous les indicateurs se sont révélés positifs
: prise de poids, baisse de la mortalité, diminution des problèmes
dermatologiques, régression des troubles dépressifs et des angoisses,
amélioration de l'état des bras (car les médecins suisses se sont
rendu compte qu'un certain nombre de toxicomanes ne savaient pas
se piquer)... De même, en France, avec la méthadone et le Subutex,
qui, comme tous les opiacés, entraînent tout de même des risques
de dé-pression respiratoire, toutes les études montrent une amélioration
globale de l'état physique et psychologique des toxicomanes.
L'expérience
suisse, pourtant, n'est pas près d'être importée en France: "Ici,
le mot "héroïne" fait peur", indique-t-on dans l'entourage de Bernard
Kouchner. Après le récent passage de la Belgique dans le camp des
pays permissifs (la détention et la culture du cannabis pour un
usage privé n'y sont plus pénalisées), l'Hexagone risque de devenir
l'un des derniers bastions européens à revendiquer un système aussi
répressif. Et une politique de santé publique aussi incohérente.
N.F.


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(1) Etude
de Pierre Kopp, professeur d 'économie à l'université de Reims,
et de Christophe Palle, chargé d 'études ài 'Observatoire français
des drogues et des toxicomanies (QED?'), publiée en mars 1997.
(2) L'Economie
de la drogue, de Pierre Kopp, La Découverte, 1997.
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