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Rue Voltaire,
à Montreuil, à deux pas du métro Robespierre, en face de la gendarmerie
nationale, une forêt de cannabis s'étale sur un rideau de fer :
la fresque bigarrée annonce clairement les activités du bazar de
l'association Chanvre et Cie. Celle-ci a ouvert ses portes en juin
dernier, à la grande joie du public branché sur la planète chanvre.
"On a maintenant pignon sur rue, explique Eric, l'un des fondateurs
de l'association. Et on peut enfin promouvoir la richesse incroyable
de cette plante.
On vend ici
une multitude de produits à base de chanvre : barres de céréales,
muesli, spaghettis, huiles de massage, parfums, litière pour chats
et pour chevaux, graines de chènevis pour les oiseaux, kits de jardinage
et fringues. Le chanvre, c'est comme le porc, tout peut servir ou
presque." Tout, la longue tige - composée de fibres et d'une cellulose
fibrée (la chènevotte) -, les feuilles, les fleurs et les graines.
Rédacteur en chef de la revue Les Echos du chanvre (1), éditée à
Lyon - sur papier chanvre-' Franck Machy vante les multiples potentialités
de la plante : " La graine de chènevis, explique-t-il, est un excellent
produit nutritionnel, plus riche que le soja, et elle est prometteuse
dans le domaine des huiles cosmétiques."
CANNABIS
IS BACK
Passionnés d'agriculture biologique, Eric et Laurent, de Chanvre
et Cie, espèrent développer à travers le réseau des boutiques de
produits bio ce nouveau business, en pleine expansion. On compte
désormais en Europe plus de 1500 boutiques de produits chanvriers.
Flairant la bonne affaire, la plupart des grandes marques européennes
ont introduit des produits dérivés du chanvre dans leur gamme. Le
cannabis habille à présent les habitacles de voitures proposés en
option par Mercedes-Benz et BMW, reprenant la tradition inaugurée
par Henry Ford. Depuis cinq ans, Adidas vend des modèles de chaussures
en chanvre. The Body Shop fait un Tabac avec sa nouvelle gamme de
cosmétiques à base de chanvre.
Poussées par
le mouvement de réhabilitation du " cannabis global" - l'utilisation
optimale de chaque partie de la plante - venu des Etats-Unis et
des Pays-Bas, l'Allemagne et la Grande-Bretagne se sont remises
depuis peu à produire du chanvre. Quant à la France, qui cultive
aujourd'hui légalement 12000 hectares de cannabis, soit 50% de plus
qu'en 1996, elle demeure depuis l'Ancien Régime le premier producteur
d'Europe de l'Ouest. La progression est générale sur le continent
le total des surfaces cultivées est passé de 13000 hectares en 1996
à 23000 en 1997. "C'est face à la concurrence des produits allemands,
néerlandais, britanniques et suisses que le secteur traditionnel
du chanvre est en train de bouger en France, se réjouit Franck Machy.
De nouvelles chanvrières artisanales se créent." A Bar-sur-Aube,
la Chanvrière de l'Aube œuvre depuis 1973, en s'appuyant sur "un
outil industriel efficace et un laboratoire de recherche innovant".
Premier transformateur
de chanvre en Europe, elle s'est vue récompensée en 1994 par le
Trophée de l'innovation. La Chanvrière produit des litières, de
la pâte à papier, des huiles, des cosmétiques mais aussi des isolants
phoniques et du béton léger, le canosmose, utilisé dans la rénovation
et la construction de bâtiments et qui profite de l'engouement pour
le chanvre. Lorsqu'il a visité la Chanvrière, le 15 juin, Louis
Le Pensec, alors ministre de l'Agri-culture, a salué les qualités
écologiques et économiques de la laine de chanvre. Certes, c'est
mieux que l'amiante... Yves Kühn, artisan pionnier de la construction
et de la rénovation d'habitations en chanvre, vient de s'installer
à Coudreceau, près de Chartres. L'ancien danseur étoile y a créé
un "lieu global" qui emploie une quinzaine de personnes.
On y met au
point des panneaux en préfabriqué, des plaques phoniques, on y fait
aussi de la formation sur chantier. Les maisons en chanvre d'Yves
Kühn ne sont pas plus chères que celles en béton : 6000 francs au
mètre carré, pour une architecture simple. Noël André, de la Scop
la Chanvrière du Belon, dans le Finistère, vient de terminer " une
belle maison de 130 m2 habitables, en chanvre ; pour l'ensemble
du bâti extérieur et intérieur ça a coûté, avec le terrain 700000
francs." Ses devis sont tout à fait concurrentiels avec ceux des
artisans travaillant le ciment et le plâtre, car, poursuit-il, "grâce
aux qualités du torchis chanvre-chaux, on peut réaliser plusieurs
opérations en même temps, la structure mécanique, l'isolation thermique
et phonique. Ainsi, il n'y a pas de surcoût".
A la Chanvrière
du Belon, on est persuadé que le chanvre est un produit écologique
d'avenir et une véritable aubaine pour l'agriculture : "On s'est
lancés sans vraiment se demander s'il y aurait des clients. On voulait
fabriquer un produit de qualité, créer un circuit court. Et aussi
privilégier les relations sociales.
Un produit
écologique d'avenir et une véritable aubaine pour l'agriculture
S'inscrire dans une démarche de respect du vivant et de l'environnement.
Ça marche fort. Depuis trois ans qu'on existe, on a créé six emplois
directs dans la construction en chanvre et douze agriculteurs travaillent
pour nous." De fait, de plus en plus de paysans emblavent leur terre
en chanvre en tête d'assolement, alternant avec des céréales. La
vogue environnementale de cette fin de millénaire propulse le chanvre
sur le devant de la scène en raison de ses admirables qualités écologiques,
celles d'une matière première polyvalente et renouvelable. Très
résistant aux différents parasites, avec un cycle végétatif très
court (de mars à août), il ne nécessite ni désherbants ni pesticides.
A l'heure des
quotas imposés par Bruxelles et de la détérioration de la qualité
des sols, la plante suscite d'autant plus l'intérêt qu'elle permet
de refertiliser et de réexploiter des terres en jachère. En l'espace
de quelques années, l'industrie du chanvre a connu une croissance
fulgurante. Aux Etats-Unis, la transformation du cannabis affichait
en 1996 un chiffre d'affaires de plus de 15 millions de dollars
; des dizaines de sociétés nouvelles se créent chaque mois. Mais
la culture y est toujours interdite. En France aussi, le chanvre
fait gagner de l'argent.
La Chanvrière
de l'Aube est l'une des PME les plus dynamiques du pays et son chiffre
d'affaires augmente chaque année. La paille de chanvre rapporte
à un agriculteur 450 francs par tonne, et la Communauté économique
européenne octroie une subvention de 4600 francs par hectare de
chanvre, à condition qu'il contienne moins de 0,3 % de THC (le tétrahydrocannabinol,
la substance active du cannabis psychotrope). Malgré l'évolution
du marché, la culture de cannabis en France demeure drastiquement
réglementée par la Fédération nationale des producteurs de chanvre
(FNPC).
Il faut faire
état d'un débouché industriel et d'un contrat avant d'être autorisé
à cultiver un champ de chanvre. Pourtant, au nord de la Loire, la
plante connaît un nouvel essor, même si les surfaces plantées (12000
hectares) ont nettement diminué par rapport à 1840, où elles occupaient
180000 hectares. A cette époque, dans un département comme la Sarthe,
le chanvre faisait vivre plus de cinq mille personnes - tisserands,
ouvriers peigneurs, ourdisseurs, dévideurs et fileuses.
C'était avant
la généralisation de l'emploi du coton et de la cellulose pour la
fabrication du papier. Au XXe siècle, le déclin rapide de la marine
à voile au profit de la vapeur lui fit perdre son principal débouché
commercial. Jusqu'à l'apparition des fibres synthétiques, au milieu
de ce siècle, qui signa sa descente aux enfers.
Les vertus
de l'herbe magique
La France, comme le reste du monde, redécouvre aujourd'hui les
mille et une vertus de l'herbe magique. Elle est connue et travaillée
en Chine depuis près de cinq mille ans. Introduite en Europe par
les Scythes, elle fut cultivée avec amour par les Romains, pour
les besoins de la guerre, de l'habillement et de l'éclairage. La
tradition veut que Bouddha se soit nourri d'une graine de chènevis
par jour pendant ses trois années d'ascétisme.
Au Moyen Age,
le chanvre se répand sur l'Ancien Continent, où il sert à fabriquer
textiles et papier. Dès le IXe siècle, Charlemagne s'attacha à développer,
en même temps que l'école, la culture du chanvre (dit à l'époque
canava) afin de soutenir l'expansion de la culture chrétienne. Ainsi,
les moines copistes purent noircir du papier de belle qualité. Les
chanvriers occupaient alors une place bien déterminée, celle des
exclus relégués aux bordes des paroisses, le quatrième ordre de
la société. Marginaux et gardiens discrets d'une culture préchrétienne,
ils se voient confier l'organisation du carnaval la confection et
la destruction par les flammes du bonhomme étaient l'un de leurs
rares privilèges. Ils étaient placés sous la protection de Mélusine,
la fée des bois à queue de poisson munie de son seran - le peigne
utilisé pour séparer la fibre des fragments de la tige de chanvre
-' ou, comme les drapiers, sous celle de saint Blaise.
Cette herbe
magique, Rabelais lui tresse, ou plutôt lui tisse, des couronnes
à longueur de pages du Tiers Livre. Il la nomme pantagruelion, car,
proclame-t-il, "Pantagruel fut d'icelle l'inventeur". " En pantagruelion,
je reconnais tant de vertus, tant d'énergie, tant d'effets admirables
[...]. Sans elle seraient les cuisines infâmes, les lits sans délices.
Sans elle ne porteraient les meuniers blé au moulin, n'en rapporteraient
farine[...]. Sans elle que feraient les tabellions, les copistes,
les secrétaires et les écrivains? [...] Et m'ébahis comment l'invention
de tel usage a été pendant tant de siècles celé aux antiques Philosophes.
" Désormais, en visitant les musées du chanvre de Mamers et de Vivoin,
dans la Sarthe, ou en suivant les circuits touristiques des fours
à chanvre proposés par le syndicat d'initiative de Villaines-la-Juhel,
en Mayenne, on peut redécouvrir cette culture ancestrale, dont l'histoire
marque toute la toponymie française. On pense à la Canebière de
Marseille, où autrefois cordiers et fileurs travaillaient les cannes
de chanvre, mais aussi à Chennevières-sur-Marne, en Ile-de-France,
ou à Canevière, dans la Manche. Elle a aussi laissé ses traces dans
une multitude de patronymes - Canevet, Canivet, Chenevix, Charvet...
Bien enraciné dans les terroirs, le chanvre était pourtant soumis
aux évolutions du marché mondial.
La Bible
de Gutenberg
En 1937, sous la pression du lobby des nylons, emmené par Du
Pont de Nemours, les Etats-Unis interdisent la culture du chanvre
en invoquant comme prétexte ses principes psychoactifs. Les Wasp
diabolisent l'herbe et ses adeptes. Pourtant, la première bible
imprimée par Gutenberg au XVe siècle le fut sur papier chanvre,
le premier dollar et le premier jean des Etats-Unis furent réalisés
en chanvre. A l'époque, l'herbe était surtout cultivée dans les
Etats du Sud et consommée par les Afro-Américains, particulièrement
appréciée des bluesmen et des jazzmen. La Nouvelle-Orléans était
alors la capitale du jazz et de la marijuana. Avec la prohibition
du chanvre, c'est toute une culture aussi bien qu'une agriculture
qui furent frappées d'illégalité.
"Les
gens cherchent l'authentique, le vivant, le vrai. Le chanvre permet
tout ça"
Cependant, durant le second conflit mondial, au titre des besoins
de l'économie de guerre, le chanvre fut réintroduit. Bref sursis.
Derrière les Etats-Unis, de nombreux pays l'interdirent. En France,
il se maintint à titre résiduel pour la papeterie spécialisée (papier
bible, papier-monnaie, et surtout papier à cigarettes), alors qu'en
Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie, il disparut complètement
des campagnes à l'aube des années 70. Victime de la révolution industrielle,
longtemps occultée mais tenace, la plante culte des rastas prend
depuis peu sa revanche. Elle est même en passe de devenir un emblème
de la société postindustrielle, avec le soutien des écologistes
et de firmes branchées que n'effarouche pas la marijuana.
Les milliers
de produits dérivés du chanvre signent avec éclat la renaissance
de cette plante que la législation américaine avait tenté de faire
disparaître. " La demande ne cesse d'augmenter, affirme Yves Kühn.
Les gens désirent vivre sainement, dans une maison confortable.
Ils recherchent le vivant, le vrai, l'authentique. Le chanvre permet
ça." Eric et Laurent, de Chanvre et Cie, comme la plupart des militants
du chanvre, mettent aussi l'accent sur le plaisir: " Les.clients
viennent ici pour le goût et l'odeur du cannabis, dans leur tête
ça leur fait du bien." Ce n'est pas une allusion à la fumette, mais
aux produits alimentaires - gâteaux, vin... - ou cosmétiques confectionnés
à base de chanvre légal. L'association a préparé un événement, "
Le Chanvre dans tous ses états ", qui a attiré le 15 novembre près
d'un millier de visiteurs.
Des "chanvreux"
français, suisses, allemands ou néerlandais y ont présenté une multitude
de produits dérivés, un défilé de mode, des films, un concert...
Pour Yves Kûhn, " il faut arrêter de cultiver du chanvre monoïque,
castré, et retrouver toute la diversité et les richesses des Cannabis
sativa, que nous cultivions autrefois et qu'on cultive ailleurs
en Europe et dans le monde". En clair le chanvre était originellement
une plante dioïque, à savoir mâle ou femelle, mais les besoins de
l'industrie ont suscité la mise au point d'une variété hermaphrodite
appauvrie en THC, la seule autorisée par la CEE. Or la rigidité
de la réglementation sur les cultures est un obstacle à l'amélioration
des semences. Les parfumeurs qui utilisent l'huile de chanvre regrettent
unanimement que les variétés de plantes autorisées ne permettent
pas de diversifier les arômes. L'honneur retrouvé du cannabis repose
inévitablement la question de sa dépénalisation, à l'heure où les
sites Internet spécialisés dans la vente de graines se multiplient.
S.N.
(1) Les
Echos du Chanvre, BP 7005, 69341 Lyon Cedex 07 Tél. : 04 78 69 22


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