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Rezala : l'insoutenable confession

Le Figaro magazine le 20 mai 2000

Si on avait fait ça à quelqu'un de ma famille, j'aurai tué le coupable, je lui aurai arraché le cœur et l'aurai bouffé. Que dieu aide les familles et qu'il me donne que du malheur. C'est dur à supporter. Je suis un être humain, j'ai aussi un coeur. J'ai essayé plusieurs fois de me suicider, Dieu n'a pas voulu de moi. Je me suis ouvert les veines, essayé à la carotide et la pendaison à l'hôpital San Joao de Deus, l'hôpital de la prison de Caixas. Je voulais me pendre dans les chiottes, le nœud s'est cassé un surveillant m'a dépendu. Il m'a mis deux claques, je n'ai rien dit et je suis allé pleurer dans un coin comme un gamin. Ça n'a pas réussi. Alors, j'ai tenté de m'évader. On m'a balancé,j'avais trouvé un bleu de travail pour me déguiser.

Les flics français sont venus me voir. Ils ont tenté de me faire parler. Ils m'ont retenu pendant douze heures. Ils sont venus avec une dizaine de paquets de cigarettes. Parfois, ils me prenaient pour un gamin, d'autres fois pour un dur. Il y avait aussi un juge avec eux. Je ne leur ai rien dit. Ils sont repartis sans rien. Ils avaient fait la misère à ma famille. Ils ont menacé mon frère, ils lui ont dit qu'en sortant du commissariat, une voiture allait le renverser et qu'elle n'aurait pas fait exprès.

Dans le train, j'étais défoncé. A l'époque, je buvais deux litres de Jack Daniels par jour, mélangé au shit, et je prenais aussi des cachets, c'était des " missiles " (des acides en forme d'ogives, NDLR). Je ne voyage jamais seul. Quand tu voles dans les trains, tu as toujours besoin de quelqu'un pour faire le guet. Mais les mecs avec qui j'étais ne se sont aperçus de rien. J'enroulais ma chemise autour de mon bras, je restais en tee-shirt et personne voyait le sang sur ma chemise. Ce n'était pas très difficile de faire les sacs, surtout la nuit, en plus les contrôleurs te laissent tranquilles. Tu fais semblant de dormir, ils ne te réveillent pas. En général, je vidais le portefeuille, je prenais l'argent et je le remettais à sa place ou je le lançais sous la banquette. Une fois, j'ai braqué le shit d'un mec, je lui ai montré mon colt, il m'a donné les 25 grammes qu'il avait.

"C'est un flash, tu la vois morte"
Pour Emilie Bazin, il y a des gens qui ont vu le cadavre dans la maison, mais ils n'ont rien dit, c'était sans doute pour me protéger trois personnes au moins étaient au courant. Je ne sais pas pourquoi je m'en suis pris à des femmes. Je n'ai jamais eu de problèmes avec elles. Au contraire, elles m'ont élevé, en Algérie. Je ne sais pas. Je faisais plutôt peur aux mecs. Moi, je n'ai jamais eu peur de personne, sauf de Dieu. Le mal ne pouvait pas m'atteindre. Je me sens fort.

J'ai fait la connaissance d'Emilie Bazin à l'université d'Amiens. Je vendais du shit. Les étudiants ont peur d'aller dans les cités, alors j'allais leur vendre sur place. Tout le monde fumait du teushi. Les étudiants se retrouvaient à la Maison bleue, ils se roulaient des joints. Des potes d'Emilie me l'ont présentée, elle fumait aussi. On a sympathisé. Elle sortait avec deux mecs. Il y en avait un, c'était un gros. Une fois, je l'ai vu pleurer, ça m'a fait pitié. J'étais en train de connaître la même situation avec Nadia. A elle, je ne pouvais pas lui faire de mal. Il pleurait parce qu'il souffrait avec Emilie. Je l'aimais bien. Je l'ai tuée pour venger son mec. Je trouvais dégueulasse de faire souffrir un mec. Trente secondes avant, je ne savais pas que j'allais la tuer. C'est un flash, tu la vois morte, c'est comme un ordre qu'on te donne en image et après tu l'exécutes.

Isabelle Peake, c'était un peu pareil. Elle était très douce. On a sympathisé à la gare de Limoges, il était 3 heures du mat. Elle allait à Paris, elle devait rejoindre son mec en Angleterre, elle voulait l'appeler. Elle m'a demandé mon portable, je lui ai prêté. J'ai toujours aidé les autres, si tu as froid, je peux enlever ma chemise et te la donner. Mes parents m'ont appris. Elle a téléphoné à son mec, elle a tiré sur mon joint. J'ai encore vu ce flash...

Corinne Caillaux, elle, c'était complètement gratuit. De la folie pure. Je ne comprends pas. Je l'ai suivie dans les toilettes du train pour l'endormir (amadouer, en langage des cités, NDLR) en lui parlant pour lui faire son sac. Je voulais juste la voler. Elle était avec son petit chien. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je n'ai pas vu qu'elle avait un gamin parce que je n'aurais rien fait, c'est sûr. Pour moi, les enfants, c'est plus fort que tout. Si quelqu'un prend mes gosses et me dit tu te flingues ou sinon c est eux, je le ferais sans hésitation. Tu as un flash, tu ne vois plus rien, tu es poussé par... Quand tu fais ça, ce n'est pas toi, tu ne contrôles plus rien. Tu ne réalises même pas quand tu vois le sang. C'est la nuit que ça vient, tu commences à réaliser quand tu te retrouves seul. Je ne dors pas la nuit. Je crie, je me lève, je me débats, et puis après, ça me calme.

Ici, à l'hôpital San Joao de Deus, c'est l'hosto de la prison, je suis entré le 26 avril. Il y a une psy qui m'aide. Je ne la vois pas assez souvent. Je ne prends les médicaments que la nuit, j'avale aussi deux anti-dépresseurs. Sans ça, je ne dors pas. Dans mes cauchemars, je me vois mort, tué d'une balle dans la tête par un flic. Je me réveille, je crie, je tape contre les murs, je veux mourir. Il y a un de mes codétenus qui me parle, il me prend dans ses bras, il me parle de Dieu, alors je me calme. Les médicaments qu'on me donne ici, je les vends. Cent escudos le cachet, ça permet de survivre. Sans argent, tu n'es rien. Faut se débrouiller. En février, mon premier séjour à l'hôpital de la prison, on me gavait de médicaments. Ça n'a pas duré longtemps, j'ai trouvé mes marques ici. On me laisse tranquille et j'emmerde personne. On sait que je n'ai rien à perdre.

 

 

Juste avant qu'on lance l'avis de recherche, je suis monté à Amiens. Nadia (son ex petite-amie, NDLR) était menacée de mort par le père de Malcolm Mehdi (le premier enfant de Nadia, NDLR). Je voulais aller le voir - j'ai récupéré un colt 45 dans une autre ville - et avoir une explication. Mais il a été incarcéré pour meurtre, ça s'est fini comme ça. Après, je suis allé dans le 93 (Seine -Saint-Denis, NDLR), j'ai acheté un pistolet automatique 3 500 francs, il avait déjà servi. J'ai fui la France avec. Avec mon automatique, j'ai braqué des gens pour l'argent, et le jour où l'avis de recherche a été lancé, je suis parti direct pour Barcelone. Sur moi, j'avais mon flingue, un million de francs en liquide, 10 kilos de shit. Mon business marchait bien j'allais plusieurs fois en Hollande et en Belgique chercher des cachets pour les revendre je franchissais la frontière à pied. Je me faisais pas mal d'argent.

Quand je suis sorti de la prison de Luynes, la dernière fois, je vivais à Amiens, Nadia s'était trouvée un mec, c'est moi qui les entretenais. Quand j'ai franchi la frontière franco-espagnole à Port-Bou, j'ai vu l'avis de recherche, je suis allé voirie flic qui l'avait, j'ai jeté un oeil sur la feuille, il a pas fait gaffe à moi et je suis passé sans problème. Je connaissais super bien les trains, je savais dans lequel il y avait des couchettes; celui qui faisait bar ou pas. La preuve, quand Nadia est venue me voir, c'est moi qui lui ai indiqué le train à prendre. Maintenant, je commence à oublier. On a tout fait ici pour me niquer ma mémoire. A Barcelone, je connaissais bien. Je faisais du business avant d'aller me cacher. Je payais la boisson du père et la drogue du fils, c'était mon loyer. J'ai volé un sac, je me suis retrouvé trois jours en détention, on m'a relâché.

"Dégoûté, mon père ne voulait plus me parler"
Je suis parti pour Lisbonne, tou-jours armé. Je vivais dans un quartier chaud où les flics ne viennent pas souvent, alors pour moi, c'était tranquille. Je parle portugais, Lisbonne, c'est une ville que je connais bien. Si je n'avais pas téléphoné, je crois qu'on m'aurait jamais retrouvé. Au début, je me baladais avec mon automatique, et ensuite, je trouvais ça gênant. Quand je me suis fait serrer, ça faisait trois jours que je ne le prenais plus avec moi. A la police judiciaire de Lisbonne, il y a une dizaine de flics qui me sont tombés dessus, ils m'ont frappé à coup de matraque. Je me suis plaint, on m'a dit que le consulat avait appelé, et maintenant, ils se sont calmés. De toute façon, maintenant, j'ai de quoi me défendre. J'ai frappé un journaliste en sortant du tribunal, ici. Il m'a dit: " Montre ta gueule, pédé, fils de pute! " Le garde m'a permis d'aller le frapper...

J'avais dit à Nadia que si elle me lâchait, je péterais les plombs. Je n'ai pas supporté qu'elle me lâche. Son fils m'appelait papa. Nadia, elle a eu une vie difficile, elle a commencé à fuguer à 1h ans. C'était plus que tout pour moi. J'ai essayé de l'aider. Son père était sévère, il a pas accepté que sa fille soit enceinte à 19 ans. Mais moi, je l'aime beaucoup, son père. Quand j'étais en prison ici, je téléphonais chez mes parents. Mon père m'a dit : " Ne m'appelle plus ", il était trop dégoûté. Le père de Nadia, lui, m'a toujours parlé. Ça m'a tué quand j'ai su qu'elle avait un mec alors que j'étais en prison. Ils couchaient dans le lit que j'avais acheté. J'avais trimé, pris tous les risques pour trouver l'argent, pour le payer, et c'était un autre mec qui en profitait. Je voulais les tuer tous les deux. Le psy de la prison a réussi à m'enlever cette idée de la tête. C'est vrai, je ne leur ai jamais fait aucun mal : des fois, quand ils se disputaient, c'est moi qui les séparais. Nadia ne voulait plus de moi. C'est comme si on arrachait mon coeur. C'est la mère de ma fille... et de mon fils. Malcolm Mehdi, je suis le premier homme qu'il a appelé papa, je le considère comme mon enfant.

La première fois que j'ai tué, j'ai dit: " J'ai fait un truc terrible que le bon Dieu ne me pardonnera jamais. "Je ne sais pas si Nadia a compris ce que j'ai voulu dire. Elle dit qu'elle m'aime encore, elle est venue me voir avec son mec et son frère, je lui payais ses clopes.., elle m'a aidé ici.

Après la naissance de ma fille, je me suis calmé, j'ai tenté de me ranger. J'avais un piston pour rentrer comme cuisinier à la gendarmerie. Je ne suis même pas allé au rendez-vous. Avant toutes ces histoires, j'ai essayé de rentrer à la Légion étrangère, je me suis présenté à Aubagne, on n'a pas voulu de moi. Ils ont vu mes cicatrices sur les avant-bras, j'avais déjà essayé de me suicider en prison en France, ils m'ont jeté.

J'ai jamais manqué de rien. Mes parents n'ont rien à voir là-dedans. En Algérie, ma mère voulait parfois m'empêcher de sortir quand je faisais trop de conneries dehors, j'étais un minot, elle me mettait tout nu et cachait mes fringues, j'arrivais toujours à trouver un slip et je sortais. J'ai toujours réussi à me débrouiller. On a tous pleuré quand on a quitté Alger. C'est le meurtre d'un voisin qui a poussé nos parents à partir. A Alger, je foutais le bordel, mais je vivais bien. Et puis tout ça ne serait jamais arrivé.

Je me suis fait violer à l'âge de 9 ans par des jeunes du quartier, ils sont tous passé sur moi, ils étaient sept ou huit, ils avaient entre 20 et 30 ans. En Algérie, quand ça t'arrive, tu ne peux en parler à personne. Si tu portes plainte, c'est la honte. Mais ça se passe plus souvent qu'on croit dans les quartiers. moi aussi j'ai violé, et je me suis fait aussi violer en prison, en France.

Je ne veux pas rentrer en France.


 

 



 

 

 

 
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