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La plupart des consommateurs sortent libres des commissariats

Dans la pratique, le cannabis est déjà largement dépénalisé


Le Monde, mercredi 14 février 2001

Selon l'Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (Octris), 91 000 personnes ont été interpellées en 1998 pour infractions à l'usage de stupéfiants, dont 75 000 pour usage simple - essentiellement de cannabis. Jusqu'à présent, les statistiques restaient muettes sur le profil de ces usagers, les raisons de leur interpellation et leur devenir judiciaire. C'est pour répondre à cette lacune que trois chercheurs du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip) ont publié, en mars2000, une étude exploratoire intitulée : Le consommateur de produits illicites et l'enquête de police judiciaire.

Marie-Danièle Barré, Thierry Godefroy et Christophe Chapot ont travaillé sur 200 procédures de police judiciaire fournies par l'Octris, mettant en cause 498 personnes. L'analyse de ces procès - verbaux montre que les trois quarts des personnes sont interpellées pour simple usage, les autres étant arrêtées pour revente ou trafic, associés ou non à la consommation de cannabis. Dans les deux cas, il s'agit de jeunes majeurs, déjà connus des services de police et dont l'insertion professionnelle est faible (61 % sont lycéens, étudiants ou sans profession). Six fois sur dix, ces personnes consomment du cannabis depuis plus d'un an, tous les jours ou plusieurs fois par semaine. Un usager sur deux a déjà eu affaire à la police, ce qui n'est pas sans rapport avec les circonstances de l'interpellation.

Les gardes à vue ne concernent que les revendeurs


Usagers et forces de l'ordre sont en effet liés par " une forme d'interconnaissance ". Comme l'indique un policier d'une brigade anticriminalité, " on va voir les consommateurs, ils nous connaissent comme on les connaît. S'ils ont quelque chose, ils essaient de filer, ou alors ils jettent… On fait un contrôle ". Les suites de l'interpellation opposent clairement les personnes mises en cause pour usage simple et celles pour revente et trafic. Les premières ne font pas l'objet de garde à vue (ou alors très brièvement) et ne sont que très rarement déférées à la justice. Les secondes sont gardées à vue plus de vingt-quatre heures une fois sur deux et déférées à la! justice une fois sur trois.

Dans le cas des procédures ouvertes pour revente et trafic, les personnes ont souvent été arrêtées après un travail de filature qui leur laisse peu d'échappatoires, afin qu'elles concourent directement à l'établissement de la preuve contre d'autres dealers ou de plus gros trafiquants. Tel n'est pas le cas des interpellations de simples usagers de cannabis, dont les objectifs sont plus flous, puisque la grande majorité des consommateurs ressortent libres des commissariats. L'information recueillie auprès des usagers (lieux d'approvisionnement, fournisseurs) n'est en effet exploitable que dans 30% des cas. "

Une population à problème

Les chercheurs n'excluent pas que ces interpellations servent surtout à atteindre les objectifs d'activités fixés aux services de police. " On ne peut pas éliminer complètement ce rôle de "bûchette" ou de "bâton" unité de compte de la police judiciaire, relève le Cesdip. Interpeller un usager de cannabis semble être un exercice facile. " Reste que ces consommateurs " ne sortent pas du néant ". Pour les chercheurs, ils sont interpellés dans le cadre d'un travail policier " visant à la connaissance et la surveillance de certaines populations et de certains lieux repérés comme problématiques ". " Le ramassage pour usage, l'interpellation pour consommation ne seraient alors que la mise en forme juridique du contrôle d'une population et de lieux perçus comme "à problèmes" , analyse le Cesdip.

La nécessité de la pénalisation de l'usage de cannabis apparaît d'ailleurs comme " une conviction très profonde " de la part des policiers rencontrés par les chercheurs. Expliquant qu'ils sont face " à des usagers qui "vont mal" ", les policiers revendiquent une forme de " pragmatisme " vis-à-vis des consommateurs. C'est ainsi qu'ils estiment que " les remettre à la justice est une façon de les signaler au corps social, et ne pas le faire parfois relève d'un pouvoir d'appréciation que leur conférerait l'expérience ".

Cécile Prieur

Lire aussi : La dépénalisation cachée de l'usage des drogues



 

 

 

 
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