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Décès sous Subutex
Les traitements de substitution tuent autant que la drogue consommée. Notre politique de prise en charge de la toxicomanie est un échec.
Par le Pr. Renaud Trouvé* et Jacques Myard**
Le Figaro du 9 juin 1998

Le problème de la prise en charge des toxicomanes dépendants aux opiacés (héroïnes et substances voisines) vient brutalement de se rappeler à nous, avec ce qu'il faut bien appeler la " scandale des décès sous Subutex ". Selon les différentes informations, le nombre de décès varierait de 65 à 20.

Nous observons au passage le cynisme qui consiste à tenir ces vingt décès pour quantité négligeables face à ceux que l'emploi du Subutex aurait, soi-disant permis d'éviter. Les risques et les accidents thérapeutiques existent, mais ils ne sont acceptables, à terme que dans une alternative de vie ou de mort.

Les autres sont intolérables et font l'objet, normalement, en ce qui concerne le médicament, de la pharmacovigilance. En bonne logique, le Subutex devrait être retiré du marché dans ses formes les plus lourdement dosées et perdre son indication de substitution des toxicomanies aux opiacés.

Lors de l'apparition de cette nouvelle indication du Subutex en France, les pharmacologues, les toxicologues, médecins et pharmaciens ont mis en garde et annoncé à terme des accidents mortels. Une fois de plus, ils n'ont pas été écoutés. Combien la France devra-t-elle encore supporter d'affaires de ce genre, après le scandale du sang contaminé et des hormones de croissance ?

Quelles sont les réelles compétences des conseillers, des experts, des membres de commissions et des décideurs ? Sue fait l'Agence du médicament ? Cette situation est d'autant plus critiquable que d'autres solutions peuvent être proposées.

 

D'autres solutions
Le sevrage " bloc " en est une, qui n'a jamais tué un héroïnomane. Certes pénible, il doit être encadré et nécessite un accompagnement du toxicomane. Si sa pratique peut être discutée, en considération des troubles et des lésions causées par quelques mois ou années de consommation d'héroïnes et autres opiacés, elle mérite cependant d'être précisée.

Un traitement pharmacologique d'accompagnement est nécessaire et doit accompagner le sevrage, afin de rétablir les fonctions physiologiques au plus vite. Sont nécessaires également un " accompagnement " physiologique et/ou l'appel à un référent pendant plusieurs mois, voire des années.

L'autre choix consiste en l'administration d'autres opiacés, qui sont substitués à la substance habituellement consommée et qui, parce qu'ils possèdent des propriétés particulières (longue demi-vie, peu d'effets " plaisants "), devraient être efficaces.

Encore faut-il que le toxicomane soit motivé et que la baisse graduelle des doses administrées, au cours des semaines, soit respectée. malheureusement, cette règle est souvent bafouée et l'on se retrouve avec des toxicomanes sous substitution longue, ce qui est anormal.

Dans cette situation, le toxicomane s'ennuie, ne retrouve plus d'effets plaisants et s'oriente vers la consommation d'autres substances : dérivés d'amphétamines, ecstasy, cocaïne, tranquillisants, barbituriques, benzodiazépines... Il devient politoxicomane et risque un accident parfois mortel.

C'est pourquoi la substitution doit toujours être entreprise sur un laps de temps court (inférieur à trois mois) et sous surveillance médicale étroite. C'est ainsi qu'avaient été conçus les premiers programmes de méthadone à longue demi-vie, qui présentent l'avantage de simplifier la tâche des soignants et d'éviter des accidents. Toutefois, le coût d'une telle approche (plusieurs dizaines de milliers de francs par mois et par toxicomane) est si élevé qu'il la rend illusoire, d'autant que persiste le problème de l'encadrement.

Doit-on adopter la stratégie de nos voisins hollandais, qui ont des résultats qu'ils considèrent comme excellents ? Pourquoi leur pays est-il alors devenu une plaque tournante du trafic international de drogues ?

 

"Camisole chimique"
Doit-on, comme en Suisse, distribuer de l'héroïne aux héroïnomanes ? Cas de conscience ! Malgré les clairons helvétiques annonçant le succès de ce programme, si l'on se penche sur les rapports officiels, l'opération, en dehors de son aspect éthique douteux, ressemble vraiment à une "embrouille".

Est-il éthique, que ce soit par la distribution d'héroïne ou par la prolongation du traitement de substitution, de maintenir des toxicomanes, privés de leur libre-arbitre, dans une " camisole de force " chimique ? Quelques centaines d'héroïnomanes décèdent annuellement en France de surdose. Suite à ces décès, il est alors légitime de s'interroger sur l'efficacité de la mise en place des traitements de substitution : pourquoi le nombre de mort ne baisse-t-il pas de façon nette ?

En Angleterre, la comparaison du nombre de décès entre les années où les toxicomanes consommaient de l'héroïne et les années où ils consommaient de l'héroïne ou de la méthadone ne montre aucune différence (à nombre de consommateurs constant). Conclusion : les traitements de substitution tuent autant que la substance consommée. Ceux qui réclament des lieux de distribution de méthadone supplémentaires n'ont pas assimilé ce paramètre.

Ces décès sont inacceptables. Ils montrent que la politique de gestion et de prise en charge de la toxicomanie, y compris de l'héroïne, est totalement à revoir. Pourquoi ne tournerions-nous pas nos regards vers la Suède et son succès dans ce domaine ?



 

(*) Professeur associé de pharmacie à l'université d'Angers, professeur associé d'anesthésiologie à l'université du Texas Houston. Lauréat de la Société française de toxicologie en 1986.
(**) Député (RPR) des Yvelines, maire de Maisons-Laffite.

 

 
DISCUSSION