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Somme-nous en
train d'assister, en France, à une dépénalisation " rampante
" des infractions en matière de drogues ? Toujours est-il que le
délit d'usage de stupéfiant est de moins en moins lourdement condamné,
de même que la détention et l'acquisition de drogues. C'est ce que
révèle l'enquête inédite (1) que La Croix a menée à partir des casiers
judiciaires de 1998 en. les comparant à ceux de 1991 qui avaient
déjà fait l'objet d'une étude conduite par deux chercheurs du Cesdip
(Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions
pénales), France-Line Mary et Pierre Tournier.
C'est précisément
cette comparaison qui permet aujourd'hui de conclure à un changement
d'appréciation de l'institution judiciaire à l'égard de petits délits
liés aux. stupéfiants. L'usage illicite s'est même d'une certaine
manière banalisé : en sept ans, le nombre de condamnations pour
usage a presque diminué de moitié, revenant de 2426 en 1991 à 1891
en 1998. et ce alors que les interpellations policières pour usage
n'ont cessé dans le même temps d'augmenter.
Entre 1994 et
1997, elles ont été presque multipliées par deux, passant de 44000
à 70 000... Etat des lieux que confirme Michel Bouchet, directeur
de la mission de lutte anti-drogue (Milad), au ministère de l'intérieur.
" Il y a, dit-il, de plus en plus de saisies de produits illicites
et de plus en plus d'interpellations liées à la drogue." Ainsi,
de 1998 à 1999, le nombre de saisies de dérivés du cannabis (herbe.
résines, etc.) a augmenté de 23 % et de 40 % pour la cocaïne.
Par ailleurs,
notre enquête révèle, que les peines prononcées pour usage sont
aussi désormais plus légères qu'en 1991, la prison ferme n'étant
décidée que dans 10 % des cas au lieu de 16 % il y a sept ans. Et
lorsqu'une peine de prison est prononcée, elle est moins lourde
qu'auparavant c'est ainsi que les casiers judiciaires de 1998 ne
font état d'aucune peine de prison de plus d'un an pour usage illicite
de stupéfiants, alors qu'en 1991, la part de ces peines (élevées
par rapport au délit considéré) était de 3 %.
Une lente
dépénalisation
De même,
la part des peines supérieures à trois mois de prison et inférieures
à un an ont baissé significativement, passant de 49 % de l'ensemble
des condamnations à la prison ferme pour usage de drogue à 26 %
en 1998. A l'inverse, les peines de prison inférieures à trois mois
sont en pleine augmentation elles représentent désormais 73 % des
condamnations à la prison ferme contre 48 % au début des années
90.
Pour ce qui
concerne la détention et l'acquisition de stupéfiants, la baisse
est moins évidente. On constate que le nombre de condamnations est
certes en augmentation mais que, comme pour le délit d'usage, celles-ci
sont plus légères. Les tribunaux prononcent ainsi moins souvent
de peines de prison ferme (32 % au lieu de 34 %) et lorsqu'il s'agit
de prison ferme le montant est de moins en moins lourd. Si l'on
prend pour seul exemple les peines supérieures ou égales à un an,
on observe qu'en sept ans, elles ont chuté de 26 points !
Pour Pierre
Tournier, l'un des deux auteurs de l'étude de 1991, il ne fait pas
de doute que ces statistiques témoignent d'une lente dépénalisation
de l'usage de stupéfiant. Du côté du ministère de la justice, on
apporte cependant quelques explications. D'abord la baisse du nombre
de condamnations ne signifie pas la baisse du nombre des affaires
soumises à la justice, cela signifie en revanche " qu'en matière
d'usage il peut y avoir à un degré plus important aujourd'hui un
autre traitement judiciaire de ce type de dossiers ".
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En effet, régulièrement
depuis le début des années 90, les gardes des Sceaux ont envoyé
des consignes à leurs procureurs pour examiner différemment de tels
dossiers : la personne est-elle un usager occasionnel, quelle est
sa situation, vaut-il mieux enjoindre un traitement et classer le
dossier avec avertissement que d'aller vers une procédure?
Quant à la baisse
de sévérité an matière de détention et d'acquisition là aussi le
phénomène peut trouver une explication : pour les magistrats en
effet, la question essentielle est en effet de savoir si la personne
a acquis la drogue saisie pour son propre usage, et dans ce cas
on va traiter cette personne en tant qu'usager d'où les sanctions
aujourd'hui moins élevées en ce domaine, ou si elle fait partie
d'un petit trafic dans une banlieue ou d'un trafic plus important,
et elle sera alors plus sévèrement condamnée mais pour un autre
motif.
S'agissant
de l'augmentation des interpellations, elles s'expliquent selon
l'Office central de répression du trafic international de stupéfiants
(OCRTIS), par une combinaison de facteurs. D'une part d'éventuelles
modifications du comportement des services de police et de gendarmerie
: presque tous les procureurs ont en effet donné des instructions
aux services de police et de gendarmerie visant à la systématisation
du signalement des usagers, et l'application de ces instructions
a pu conduire à une augmentation des interpellations.
D'autre part,
des réorganisations internes aux services de sécurité publique en
matière de stupéfiants ont également pu jouer en ce sens, sans que
l'on puisse dire laquelle de ces explications est la plus juste.
Il semble en tout cas que sur la question des poursuites en matière
de stupéfiant il y ait un assez net déphasage entre la police et
la justice.
" La justice
fait son travail "
Du côté du ministère de l'intérieur, on refuse de commenter ces
statistiques, mais on souligne te d'emblée que " fumer du cannabis
n'est pas anodin " et qu'il faut poursuivre les interpellations,
y compris celles de " simples" consommateurs ". " Ensuite,
poursuit-on place Beauvau, la justice fait son travail. Il nous
semble nécessaire de graduer les peines. Il existe des alternatives
à l'incarcération, comme les travaux d'intérêt général." Mais
ces perspectives de dépénalisation que l'on voit apparaître à travers
l'enquête ne font évidemment guère plaisir au ministère de l'intérieur:
"Une chose est claire, ici : tout langage qui consiste à banaliser
l'usage et le trafic de cannabis n'est pas le bien venu."
Reste la question
hautement sensible du trafic. Notre enquête, dont l'objet initial,
rappelons-le, était une comparaison avec celle de 1991, ne s'est
intéressée; comme la précédente, qu'aux dix premiers délits les
plus souvent sanctionnés, ce qui exclut d'emblée le trafic qui est
un délit certes grave mais moins fréquent que l'usage ou la détention
et l'acquisition. Nous ne disposons donc d'aucun point de comparaison
statistique. C'est pourtant précisément sur ce point particulier
de la lutte contre le trafic que la Mission interministérielle de
lutte contre la toxicomanie veut insister. Pour sa présidente, Nicole
Maestracci, " le gros problème aujourd'hui, c'est que les interpellations
pour trafic de drogue - et notamment le trafic local qui nourrit
l'économie souterraine des banlieues - sont en baisse ".


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