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Nouvelles drogues : opération vérité
Depuis 6 mois, le discours sur les drogues a changé en France. Information et communication sont devenues l'obsession des pouvoirs publics. Objectif : enrayer la consommation nocive.
Par Mariana Julienne et Cécile Olivier
Eurêka n°56 juin 2000

" Le GHB (acide gamma hydroxybutyrique), anesthésiant réservé à l'usage hospitalier, est connu sous l'appellation "ecstasy liquide". Ses effets sont décrits comme principalement relaxants. Le produit induirait une sensation de bien-être, d'euphorie, de désinhibition et d'hypersensualité. Ils se font sentir rapidement, et durent de 1 h 30 à 2 heures, sans sensation de descente notable. En région parisienne, il apparaît depuis septembre 1999. Sa présence a été signalée dans le sud de la France et dans l'ouest du pays."

Les informations diffusées notamment sur Internet par la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) ont la rigueur et la monotonie d'un bulletin météo. Elles sont pourtant explosives, et le signe d'une véritable révolution dans la façon d'aborder le problème des drogues en France.

"Nous étions dans une situation d'obscurantisme", estime Nicole Maestracci, présidente de la Mildt. "Il fallait sortir des tabous. Depuis des années. les pouvoirs publics ne tenaient qu'un seul discours sur la drogue, moralisant, prônant l'abstinence, qui pouvait laisser entendre que le moindre fumeur de cannabis était un héroïnomane en puissance. La population est sous-informée. Nous avons décidé de donner à tous, qu'ils soient professionnels de santé, de justice, jeunes ou parents, une même information. Cette information concerne à la fois les drogues licites et illicites, aussi bien l'alcool que le cannabis, car toutes les études montrent une tendance à la polyconsommation des drogues, association des produits licites ou illicites." De plus, comme nous l'expliquions dans le dossier "Drogues et dépendances" (voir Eurêka n° 44), on sait bien qu'une dose importante d'alcool, produit licite, est tout aussi dangereuse - voire plus - que nombre de produits classés illicites.

La traduction de cette politique d'information à tout crin peut surprendre. Nous sommes samedi soir, dans une rave pourtant non officielle. Un petit chapiteau a été monté, légèrement à l'écart de la fête. Là, des volontaires d'associations du milieu techno sont venus avec tout leur attirail : aliments vitaminés, boissons, préservatifs, kits d'injection, pailles, brochures d'informations sur les produits consommés.

"Testings" en série

"Tu vois, les petits points blanc à la surface du comprimé ? C'est peut-être un peu de strychnine. Ton ecstasy est coupé avec ce produit", explique patiemment Isabelle, membre de l'association Technoplus. Cette nuit, Isabelle réalisera des dizaines de "testings". A la lumière d'une lampe et avec la précision d'un chimiste, elle gratte les cachets qu'on lui apporte pour recueillir un peu de poudre et la colorer avec un réactif: résultat jaune orangé pour l'amphétamine, violet noir pour la MDMA (ecstasy). Cette réaction colorée, appelée aussi "test de Marquis", renseigne sur la nature des composants, mais n'indique ni la dose, ni la qualité du produit. Un test peu fiable donc, qui sert en fait de prétexte pour engager la conversation. "En venant faire du testing, le jeune vient d'abord trouver une écoute, des conseils, nous parlons de la nature et de la fréquence de sa consommation. Pour une minute de testing, nous discutons parfois dix minutes de sa façon de prendre de la drogue", explique une animatrice de l'association Spiritek à Lille.

Le plus souvent, les consommateurs de drogue se déshydratent sans s'en rendre compte, ne sentent pas la faim ni la fatigue, et peuvent avoir des malaises. "Ce produit me donne des tremblements, c'est normal ?", s'inquiète une fille de 15 ans. Si les troubles persistent, Isabelle appellera le Samu. Depuis 1997, des équipes de Médecins du monde assurent également une présence sanitaire dans les raves. Désormais, on peut avoir l'illusion de consommer sans danger Soutenir les associations dans leur action de prévention est un pari de la Mildt, qui va jusqu'à subventionner, à hauteur de 100 000 francs en 1999 pour Technoplus par exemple, des associations qui s'affichent ouvertement comme consommateurs de drogue.

Pourtant, l'urgence de santé publique qui justifierait un tel encadrement de la consommation de drogues ne saute pas aux yeux. Nous sommes loin de la situation des années 80, où les toxicomanes décédaient du sida et de l'hépatite sans que personne ou presque ne s en émeuve. "Le programme de réduction des risques finalement adopté à la suite de l'épidémie de sida et d'hépatite qui a touché de nombreux toxicomanes a été appliqué trop tardivement pour éviter une mortalité importante, commente Nicole Maestracci. J'étais alors magistrate en Seine Saint-Denis, et j'ai vu trop de jeunes mourir faute d'information sur les risques qu'ils encouraient en l'absence de programmes d'échanges de seringues et de programmes de substitution. C'est le rôle des pouvoirs publics d'anticiper. C'est vrai, aujourd'hui, les risques de mortalité liés à la prise d'ecstasy sont quasi nuls (un décès sur 6 millions de prises), mais il y a d'autres dangers comme les décompensations psychiatriques. C'est vrai, on connaît encore peu de choses des effets de chacune de ces drogues et de leurs associations. Raison de plus pour être présents sur le terrain dès maintenant, mettre à disposition des parents, des professionnels de santé, les informations dont nous disposons. D'autant que la consommation de ces drogues va inévitablement progresser et se diversifier, de plus en plus de molécules étant disponibles et faciles à produire."

Connaître les produits qui circulent

L'objectif de cette politique est clair il ne s'agit pas d'obtenir une chute spectaculaire de la consommation de drogue, mais plutôt d'empêcher une consommation nocive (ayant un impact néfaste sur la santé). Encore faut-il connaître les produits qui circulent. Pour la première fois en France, le programme Sintes (Système d'identification national des toxiques et substances) répertorie les produits, avec leur description physique et leur composition chimique. En 1999, 433 échantillons ont été analysés, qui proviennent de saisies policières, douanières ou collectés par des partenaires sociaux sur des lieux de fêtes. Les premiers résultats sont encore trop parcellaires pour être significatifs, la Mildt espérant collecter à terme 40 échantillons par mois. Mais ce dispositif permet déjà d'éviter des accidents : "Nous avons pu signaler la circulation d'un produit jaune avec des pois jaune foncé particulièrement dangereux, un mélange de MDMA (le principe actif de l'ecstasy) et de strychnine, un poison violent. Immédiatement, les associations ont passé le message, pour que ce produit soit retiré de la circulation", raconte Patrick Beauverie, de Médecins du monde. Avec le dispositif Trend (Tendances récentes et nouvelles drogues), qui s'attache à savoir qui consomme quoi, les contours de l'usage de drogue commencent à se préciser. Le fait marquant et massif est le développement des pratiques de polyconsommation, ou plutôt de "régulation des consommations", par l'usage combiné de différentes substances. Exemple pour ne pas ressentir le blues de la descente lié à l'ecstasy, les consommateurs vont prendre des médicaments stabilisateurs légèrement hallucinogènes, à base de benzodiazépine.

La démarche de réduction des risques semble faire l'unanimité auprès des acteurs sociaux. Jean-Pol Tassin, au laboratoire de neuropharmacologie du Collège de France, ne cache pas son enthousiasme : "Le paysage est bouleversé. En quelques années, les jeunes et leurs parents vont être beaucoup mieux informés. Au lieu de se plaindre parce que l'ecstasy qu'on leur vend ne contient pas de MDMA, ils s'en réjouiront car ils auront été avertis de la nocivité de cette molécule." Même si peu de données sont encore disponibles, on sait que le nombre d'usagers de drogues de synthèse augmente rapidement. Dans les lycées parisiens par exemple, l'usage d'ecstasy et de drogues de synthèse était de 3 % en 1998 contre 0,1 % en 1991. Dans les centres de soins pour toxicomanes, les usagers de drogues de synthèse sont encore peu nombreux aux consultations. Selon les dernières données disponibles, les consommateurs de psychotropes pris en charge étaient environ 800 en 1997 contre 700 en 1987. Mais les professionnels se préparent à une augmentation importante dans les prochaines années. "Des parents inquiets viennent nous voir, mais aussi des jeunes qui ont perdu la raison à la suite de l'usage de ces drogues. Cette décompensation psychiatrique est en fait le révélateur de troubles psychologiques", explique Marc Valleur, médecin chef du centre médical Marmottan à Paris.

Quelques voix s'élèvent cependant qui contestent la politique de prévention des risques. "La prise en charge des consommateurs de drogues est une bonne chose", estime Jean-Luc Maxence, psychanalyste et directeur du centre Didro à Paris. "Mais le message qui consiste à dire "il ne faut pas consommer de drogues" devrait être annoncé au premier plan. Cette politique ne risque-t-elle pas d'inciter les non-usagers à consommer ?" Seconde réserve "La politique de réduction des risques ne doit pas se mettre en place au détriment d'autres actions comme la prise en charge des toxicomanes dans des centres spécialisés qui sont aujourd'hui surchargés", estime Francis Curtet, psychiatre et président de l'association Grande Ecoute.

Et le cannabis et l'alcool

Mais si la politique autour des drogues change, elle devra s'accompagner d'autres transitions. On observe une totale incohérence entre le système de répression et la politique de réduction des risques. Comment faire comprendre à l'usager qu'il doit venir se faire soigner, mais qu'il peut se retrouver en prison pour consommation ? D'autant que cette expérience avec les drogues de synthèse devrait s'étendre à d'autres substances psychotropes. Déjà Médecins du monde prépare la mise en place d'un testing pour le cannabis, afin de déterminer la pureté de la résine. Avant que les alcooliers aient véritablement accepté le fait que leurs boissons soient présentées entre l'héroïne et le tabac dans un même ouvrage, avant que les forces de police orientent les consommateurs de drogues vers le bus de Médecins du monde plutôt que vers la fourgonnette de gendarmerie, plus qu'un changement de politique, il faudra sans doute de sérieux changements de mentalités...



 

 

 

 
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