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La fermeture d'un centre jugé non conventionnel
Toxicomanie. Un centre de postcure normand menacé pour non respect des directives ministérielles concernant les produits de substitution
Par Fatalie Castetz
Libération le 4 août 2000

Les Loges (Seine-Maritime) envoyée spéciale

Pour lui, cela a duré seize ans. Graphiste dans la pub, il a d'abord goûté à la cocaïne. Puis à l'héroïne. "On peut faire longtemps semblant de vivre normalement." Jusqu'au moment où "on se sent basculer dans la folie et que l'on se retrouve dans des situations de violence où l'on ne se reconnaît plus". Alors, il y a les tentatives de décrochage avec traitement de substitution - "ça masque les problèmes" -, les cures de sevrage à l'hôpital, les postcures. Et les rechutes. Un jour, on lui conseille le Bois des Loges. Cette grande bâtisse de briques rouges nichée au cœur de la campagne cauchoise, entre Etretat et Fécamp, en Seine-Maritime, reçoit des toxicomanes pour de longs séjours. Six mois plus tard, Bruno se dit prêt. Il a 40 ans et un projet: un stage d'infographie dans le sud de la France, où il vivra dans un appartement thérapeutique. "Ici, c'est un lieu qui sauve des vies", dit-il.

Pourtant, dans ce centre de postcure, unique en Normandie, "il est néfaste voire dangereux d'être pris en charge", affirme la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de Seine-Maritime. Motif: non respect des récentes directives ministérielles de prise en charge des dépendances. "Volonté délibérée de casser un système de soins", répliquent les éducateurs du centre. Soutien de tout le village, appui du maire, interventions de députés de Seine-Maritime, courriers de défense notamment du professeur Olievenstein et du Centre médical Marmottan. Rien n'y a fait. Le centre a trois mois pour fermer ses portes.

"Nouveaux critères".

L'association Le Bois des Loges, créée par des éducateurs, accueille les drogués depuis une vingtaine d'années dans ce château normand acheté à coup d'emprunts tout juste remboursés en 1999. Des cas difficiles, "sortis de prison, venus de la rue, sans papiers, ou ayant subi des violences sexuelles", explique Catherine Leprevost, éducatrice spécialisée. A l'époque, l'unique modèle thérapeutique est le sevrage, volontaire, sans traitement de substitution. "La drogue recouvre la blessure. Si on enlève la drogue, ça fait mal. Alors, on accompagne les gens dans la dépression au sein d'un lieu de parole où l'on met des mots à la place des actes."

A l'appui, la pratique d'entretiens avec un "référent", le suivi d'ateliers (menuiserie, poterie, jardinage) et la responsabilisation au sein du centre à travers diverses tâches. Un seul interdit, nuance Catherine Leprevost, la violence, et deux restrictions à l'accueil: pas de couple ni de mineur. Capacité: 14 patients. En 1999, 54 patients ont été reçus. Durée maximum des séjours: six mois renouvelables. Effectif: 18 salariés. Budget annuel: 4,8 millions de francs, entièrement financés par l'Etat.

Et puis, le 3 novembre 1998, tombe une nouvelle directive du ministère de l'Emploi et de la Solidarité qui chamboule l'univers du "château": les centres "avec hébergement résidentiel thérapeutique" doivent prendre en compte l'évolution des demandes, liée à "l'instauration des traitements de substitution et à l'intensification des problèmes sociaux".

Il s'agit d'adapter la prise en charge aux nouvelles addictions: les héroïnomanes se font plus rares et il n'est plus question de les mettre sous cloche. Du sevrage comme seule porte de sortie, on est passé au traitement de substitution qui permet un retour à une vie sociale plus normale. En revanche, on assiste, notamment chez les jeunes et les marginaux, à l'arrivée en masse de polyconsommateurs qui mélangent cocaïne, cannabis, tabac et alcool, médicaments détournés et ecstasy. D'où les nouvelles orientations pour les centres: "assouplissement des conditions d'admission et de séjour", "articulation plus forte avec une équipe médicale locale", "ouverture sur l'environnement social". Soit "l'adaptation de la structure à la personne et non l'inverse". Or, selon la Ddass de Seine-Maritime, Le Bois des Loges n'applique pas, deux ans après leur sortie, ces nouvelles prescriptions: "Après une étude de dossiers et divers entretiens, nous avons constaté que le centre n'a pas su évoluer, est resté rigide dans ses positions et ne répond pas aux nouveaux critères, explique Brigitte Geffroy, médecin inspecteur. Or, il s'agit des fonds publics."

"Arguments tendancieux".

Pierre Truscello, directeur du Bois des Loges, proteste: "On ne nous a pas donné le temps d'appliquer le nouveau projet thérapeutique. La Ddass utilise des arguments tendancieux voire fallacieux pour fermer le centre à tout prix. L'Etat préfère donner de l'argent pour caser les gens en appartements thérapeutiques en les bourrant de Subutex ou de méthadone. On veut aujourd'hui qu'ils se droguent proprement sans faire de vagues socialement. On croit aussi faire des économies mais c'est comme si on baissait les bras par rapport aux soins." "C'est un manque de compréhension entre une administration et une structure, accuse Christian Leprêtre, secrétaire national de l'Association nationale des intervenants en toxicomanie (Anit). Avec les reproches adressés au Bois des Loges, on pourrait fermer tous les centres de postcure qui restent en France." Sur 49 centres de postcure tenus de répondre aux nouvelles exigences, seuls deux ont été fermés, dont le Bois des Loges.

"Si on veut avoir un dispositif qui réagit plus rapidement que par le passé aux nouvelles prises en charge, il faut se donner les moyens de fermer certaines structures pour en ouvrir d'autres" plaide Nicole Maestracci, la présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Mais la gestion locale reste du ressort du préfet. Celui de Haute-Normandie, Bruno Fontenaist, vient de confirmer le non reconventionnement du centre par l'Etat. Le personnel sera reclassé et l'enveloppe allouée jusqu'ici au Bois des Loges sera conservée en Haute-Normandie, consacrée au "renforcement des capacités d'urgence et de transition et des appartements thérapeutiques" en zones urbaines. Un appel d'offres est lancé

Cf aussi article du Figaro sur le Bois des Loges

 

 

 

 
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