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Les Loges (Seine-Maritime)
envoyée spéciale
Pour lui, cela
a duré seize ans. Graphiste dans la pub, il a d'abord goûté à la
cocaïne. Puis à l'héroïne. "On peut faire longtemps semblant de
vivre normalement." Jusqu'au moment où "on se sent basculer dans
la folie et que l'on se retrouve dans des situations de violence
où l'on ne se reconnaît plus". Alors, il y a les tentatives de décrochage
avec traitement de substitution - "ça masque les problèmes" -, les
cures de sevrage à l'hôpital, les postcures. Et les rechutes. Un
jour, on lui conseille le Bois des Loges. Cette grande bâtisse de
briques rouges nichée au cœur de la campagne cauchoise, entre Etretat
et Fécamp, en Seine-Maritime, reçoit des toxicomanes pour de longs
séjours. Six mois plus tard, Bruno se dit prêt. Il a 40 ans et un
projet: un stage d'infographie dans le sud de la France, où il vivra
dans un appartement thérapeutique. "Ici, c'est un lieu qui sauve
des vies", dit-il.
Pourtant, dans
ce centre de postcure, unique en Normandie, "il est néfaste voire
dangereux d'être pris en charge", affirme la Direction départementale
des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de Seine-Maritime. Motif:
non respect des récentes directives ministérielles de prise en charge
des dépendances. "Volonté délibérée de casser un système de soins",
répliquent les éducateurs du centre. Soutien de tout le village,
appui du maire, interventions de députés de Seine-Maritime, courriers
de défense notamment du professeur Olievenstein et du Centre médical
Marmottan. Rien n'y a fait. Le centre a trois mois pour fermer ses
portes.
"Nouveaux
critères".
L'association
Le Bois des Loges, créée par des éducateurs, accueille les drogués
depuis une vingtaine d'années dans ce château normand acheté à coup
d'emprunts tout juste remboursés en 1999. Des cas difficiles, "sortis
de prison, venus de la rue, sans papiers, ou ayant subi des violences
sexuelles", explique Catherine Leprevost, éducatrice spécialisée.
A l'époque, l'unique modèle thérapeutique est le sevrage, volontaire,
sans traitement de substitution. "La drogue recouvre la blessure.
Si on enlève la drogue, ça fait mal. Alors, on accompagne les gens
dans la dépression au sein d'un lieu de parole où l'on met des mots
à la place des actes."
A l'appui, la
pratique d'entretiens avec un "référent", le suivi d'ateliers (menuiserie,
poterie, jardinage) et la responsabilisation au sein du centre à
travers diverses tâches. Un seul interdit, nuance Catherine Leprevost,
la violence, et deux restrictions à l'accueil: pas de couple ni
de mineur. Capacité: 14 patients. En 1999, 54 patients ont été reçus.
Durée maximum des séjours: six mois renouvelables. Effectif: 18
salariés. Budget annuel: 4,8 millions de francs, entièrement financés
par l'Etat.
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Et
puis, le 3 novembre 1998, tombe une nouvelle directive du ministère
de l'Emploi et de la Solidarité qui chamboule l'univers du "château":
les centres "avec hébergement résidentiel thérapeutique" doivent prendre
en compte l'évolution des demandes, liée à "l'instauration des traitements
de substitution et à l'intensification des problèmes sociaux".
Il s'agit d'adapter
la prise en charge aux nouvelles addictions: les héroïnomanes se
font plus rares et il n'est plus question de les mettre sous cloche.
Du sevrage comme seule porte de sortie, on est passé au traitement
de substitution qui permet un retour à une vie sociale plus normale.
En revanche, on assiste, notamment chez les jeunes et les marginaux,
à l'arrivée en masse de polyconsommateurs qui mélangent cocaïne,
cannabis, tabac et alcool, médicaments détournés et ecstasy. D'où
les nouvelles orientations pour les centres: "assouplissement des
conditions d'admission et de séjour", "articulation plus forte avec
une équipe médicale locale", "ouverture sur l'environnement social".
Soit "l'adaptation de la structure à la personne et non l'inverse".
Or, selon la Ddass de Seine-Maritime, Le Bois des Loges n'applique
pas, deux ans après leur sortie, ces nouvelles prescriptions: "Après
une étude de dossiers et divers entretiens, nous avons constaté
que le centre n'a pas su évoluer, est resté rigide dans ses positions
et ne répond pas aux nouveaux critères, explique Brigitte Geffroy,
médecin inspecteur. Or, il s'agit des fonds publics."
"Arguments
tendancieux".
Pierre Truscello,
directeur du Bois des Loges, proteste: "On ne nous a pas donné
le temps d'appliquer le nouveau projet thérapeutique. La Ddass utilise
des arguments tendancieux voire fallacieux pour fermer le centre
à tout prix. L'Etat préfère donner de l'argent pour caser les gens
en appartements thérapeutiques en les bourrant de Subutex ou de
méthadone. On veut aujourd'hui qu'ils se droguent proprement sans
faire de vagues socialement. On croit aussi faire des économies
mais c'est comme si on baissait les bras par rapport aux soins."
"C'est un manque de compréhension entre une administration et une
structure, accuse Christian Leprêtre, secrétaire national de l'Association
nationale des intervenants en toxicomanie (Anit). Avec les reproches
adressés au Bois des Loges, on pourrait fermer tous les centres
de postcure qui restent en France." Sur 49 centres de postcure tenus
de répondre aux nouvelles exigences, seuls deux ont été fermés,
dont le Bois des Loges.
"Si on veut
avoir un dispositif qui réagit plus rapidement que par le passé
aux nouvelles prises en charge, il faut se donner les moyens de
fermer certaines structures pour en ouvrir d'autres" plaide Nicole
Maestracci, la présidente de la Mission interministérielle de lutte
contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Mais la gestion locale
reste du ressort du préfet. Celui de Haute-Normandie, Bruno Fontenaist,
vient de confirmer le non reconventionnement du centre par l'Etat.
Le personnel sera reclassé et l'enveloppe allouée jusqu'ici au Bois
des Loges sera conservée en Haute-Normandie, consacrée au "renforcement
des capacités d'urgence et de transition et des appartements thérapeutiques"
en zones urbaines. Un appel d'offres est lancé
Cf aussi article du Figaro
sur le Bois des Loges


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