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L'EDITO
Le film-choc qui réveille les consciences
Mars 2001

Raphaël Stainville La drogue menace tout le monde
Steven Soderbergh, Le réalisateur prodige de " Sexe, Mensonges et Vidéo " et de " Erin Brockovich ", explore les multiples visages de la drogue à travers une série de portraits qui s'entrecroisent. Il y a Javier Rodriguez (Benicio Del Toro), le flic mexicain qui lutte contre un cartel et qui sait que son patron est un corrompu. Il y a Helena Ayala (C. Zeta-Jones), la mère de famille enceinte, dont le mari richissime est arrêté à San-Diego par la police anti-drogue. Il y a enfin Robert Wakefield (M. Douglas), le numéro un de la lutte contre les trafiquants aux USA, qui découvre que sa propre fille est plongée dans l'enfer de la drogue.

Le choc de la dépendance
Le portrait de cette jeune fille de 16 ans, " accro ", initiée et entrainée par son petit ami, est d'un réalisme tragique, voire insoutenable. Comment en est-elle arrivée là ? A-t-elle manquée d'affection ? Pourquoi cette haine qui l'anime ? Le film pose les bonnes questions mais n'y répond pas. Il se contente de suggérer par petites touches, sans tomber dans la lourdeur du film à thèse. Le scénario ménage d'ailleurs très habilement suspens, humour et émotion.
Mais dans une interview donnée au Figaro, Soderbergh donne sa propre interprétation du fait que la fille de Wakefield se drogue : " elle le fait non pas parce qu'elle ne se sent pas bien dans son environnement familial mais parce qu'elle n'arrive pas à contrôler ses pulsions ni la dépendance chimique et physique qu'entraîne la drogue. "

On ne peut pas être plus clair. La toxicomanie n'est pas seulement une question de personne ou de milieu social, c'est d'abord et surtout une question de produit et de dépendance. Il serait tentant de se croire invulnérable. C'est même le discours tenu par de nombreux fumeurs de joints qui disent tous : " je maîtrise la situation ", " je m'arrête quand je veux ", " je ne passerai jamais à la coke ", etc.

Un constat d'échec ?
Ce qui ressort de ces 2 heures 27, c'est tout de même le constat pessimiste d'un échec de la lutte contre les trafiquants. Le combat est trop inégal devant la puissance financière des cartels. Soderbergh est réaliste.
En effet, au-delà de la fiction, les chiffres sont effarants : le marché mondial de la drogue est évalué à 500 milliards de dollars par an. Par comparaison, le programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues est de 75 millions de dollars par an, soit une somme totalement dérisoire. Les douanes estiment que 5 à 10% seulement des quantités de produits illicites en circulation sont saisies. Les trafiquants disposent d'un pouvoir économique et politique gigantesque, absolument sans précédent. Ils disposent de moyens financiers bien supérieurs à l'ensemble des budgets consacrés par tous les pays du monde pour la lutte anti-drogue.
Par le fait même, ils disposent aussi de nombreux appuis politiques dans les institutions légales. La corruption pénètre les gouvernements, les parlements, les palais de justice et l'économie légale est largement infiltrée par l'argent blanchi.

Hommage aux hommes de la police anti-drogue
Pour autant, le réalisateur ne tombe pas dans le piège idéologique de la légalisation des drogues, censée résoudre magiquement tous les problèmes.

Il rend d'ailleurs dans son film un vibrant hommage au courage et à la détermination des policiers chargés d'infiltrer le dangereux monde des dealers. Le portrait du flic noir Montel Gordon (Don Cheadle) et de son coéquipier Ray Castro (Luis Guzman), qui y laisse sa peau, est boulversant.
Il faut aussi méditer sur le cas de Javier Rodriguez, ce policier mexicain qui finira par se sacrifier pour dénoncer la corruption et faire chuter un cartel.

Faut-il se décourager et desespérer ?
En fait, la fin du film permet d'entrevoir quelques éléments de réflexion et de réponse. Soderbergh laisse entendre que :
1° si la guerre contre les trafiquants est perdue depuis longtemps, il reste l'acte individuel qui peut encore triompher là où les institutions démissionnent. C'est ce que montre le sacrifice de Javier et une des dernières scènes du film, lorsque Montel Gordon parvient à brancher un micro dans le salon du baron de la drogue.
2° la priorité doit être donnée à la prévention, dans nos propres familles. Dans le film, Wakefield comprend que le problème doit être traité à la racine (les consommateurs) et non comme une guerre.
3° l'accompagnement et la réinserstion des drogués reste une issue trop peut exploitée par la société. Le film se termine sur une séance de cure de désintoxication. Les toxicos sont d'abord des personnes malades qu'il faut aider à guérir de leur mal.

Le message du film
Le levier le plus puissant du trafic, c'est la demande. Sans cette attirance pour la drogue dans les pays occidentaux, le problème des trafiquants ne se poserait pas. Nous avons donc tous un rôle à jouer pour arrêter ce fléau.

Quelques interrogations Pourtant, quelques questions, passées sous silence, méritent d'être posées : cette attirance pour la drogue, vient-elle de l'interdit ou bien au contraire de la trop grande tolérance de la société à l'égard des produits ? Faut-il abandonner la criminalisation de la drogue au profit des soins et de la réinsertion ?
La réponse est complexe. D'abord, il faut éviter les oppositions binaires. Tout est une question de dosage, entre la répression et la tolérance. Les deux se complètent car il n'y a pas de bonne prévention sans la possibilité d'une sanction. Ensuite, il serait trop simpliste de dénoncer les interdits. Tony Anatrella qui est psychanalyste (lire l'interview sur le site), le montre bien dans ses livres : l'interdit est structurant, il aide une personne fragile à se construire, en particulier un adolescent.
Mais la mission éducative des adultes ne se réduit pas à l'interdit. Eduquer n'est-ce pas avant tout montrer le bien ? N'est-ce pas montrer que la liberté est meilleure que la dépendance, que la paix intérieure s'acquiert par la liberté et la maîtrise de soi ? On aimerait que les pouvoirs publics entendent ce message-là au lieu de tout relativiser et d'inciter à une consommation " propre ".

Un immense silence
Quoi qu'il en soit, en présentant " Traffic " à Berlin, Steven Soderbergh a déploré " l'immense silence qu'il y a aux Etats-Unis sur le trafic de drogue " et l'absence de débat public sur un problème qui " concerne tout le monde et ignore les barrières de classes et de revenus ". Le débat est ouvert. Alors précipitez-vous au cinéma !

Damien Meerman

Lire aussi :
l'interview de Soderbergh
la dimension philosophique et politique du film

La revue de presse



 

 

DISCUSSION

Dominique Morin, ancien toxicomane, répond à vos questions.
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