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La drogue
menace tout le monde
Steven Soderbergh, Le réalisateur prodige de " Sexe, Mensonges
et Vidéo " et de " Erin Brockovich ", explore les
multiples visages de la drogue à travers une série de portraits
qui s'entrecroisent. Il y a Javier Rodriguez (Benicio Del Toro),
le flic mexicain qui lutte contre un cartel et qui sait que son
patron est un corrompu. Il y a Helena Ayala (C. Zeta-Jones), la
mère de famille enceinte, dont le mari richissime est arrêté à San-Diego
par la police anti-drogue. Il y a enfin Robert Wakefield (M. Douglas),
le numéro un de la lutte contre les trafiquants aux USA, qui découvre
que sa propre fille est plongée dans l'enfer de la drogue.
Le choc de
la dépendance
Le portrait de cette jeune fille de 16 ans, " accro ", initiée et
entrainée par son petit ami, est d'un réalisme tragique, voire insoutenable.
Comment en est-elle arrivée là ? A-t-elle manquée d'affection ?
Pourquoi cette haine qui l'anime ? Le film pose les bonnes questions
mais n'y répond pas. Il se contente de suggérer par petites touches,
sans tomber dans la lourdeur du film à thèse. Le scénario ménage
d'ailleurs très habilement suspens, humour et émotion.
Mais dans une interview donnée au Figaro, Soderbergh donne sa propre
interprétation du fait que la fille de Wakefield se drogue : " elle
le fait non pas parce qu'elle ne se sent pas bien dans son environnement
familial mais parce qu'elle n'arrive pas à contrôler ses pulsions
ni la dépendance chimique et physique qu'entraîne la drogue. "
On ne peut pas
être plus clair. La toxicomanie n'est pas seulement une question
de personne ou de milieu social, c'est d'abord et surtout une question
de produit et de dépendance. Il serait tentant de se croire invulnérable.
C'est même le discours tenu par de nombreux fumeurs de joints qui
disent tous : " je maîtrise la situation ", " je m'arrête
quand je veux ", " je ne passerai jamais à la coke ", etc.
Un constat
d'échec ?
Ce qui ressort de ces 2 heures 27, c'est tout de même le constat
pessimiste d'un échec de la lutte contre les trafiquants. Le combat
est trop inégal devant la puissance financière des cartels. Soderbergh
est réaliste.
En effet, au-delà de la fiction, les chiffres sont effarants : le
marché mondial de la drogue est évalué à 500 milliards de dollars
par an. Par comparaison, le programme des Nations Unies pour le
contrôle international des drogues est de 75 millions de dollars
par an, soit une somme totalement dérisoire. Les douanes estiment
que 5 à 10% seulement des quantités de produits illicites en circulation
sont saisies. Les trafiquants disposent d'un pouvoir économique
et politique gigantesque, absolument sans précédent. Ils disposent
de moyens financiers bien supérieurs à l'ensemble des budgets consacrés
par tous les pays du monde pour la lutte anti-drogue.
Par le fait même, ils disposent aussi de nombreux appuis politiques
dans les institutions légales. La corruption pénètre les gouvernements,
les parlements, les palais de justice et l'économie légale est largement
infiltrée par l'argent blanchi.
Hommage aux
hommes de la police anti-drogue
Pour autant, le réalisateur ne tombe pas dans le piège idéologique
de la légalisation des drogues, censée résoudre magiquement tous
les problèmes.
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Il rend d'ailleurs
dans son film un vibrant hommage au courage et à la détermination
des policiers chargés d'infiltrer le dangereux monde des dealers.
Le portrait du flic noir Montel Gordon (Don Cheadle) et de son coéquipier
Ray Castro (Luis Guzman), qui y laisse sa peau, est boulversant.
Il faut aussi méditer sur le cas de Javier Rodriguez, ce policier
mexicain qui finira par se sacrifier pour dénoncer la corruption
et faire chuter un cartel.
Faut-il se
décourager et desespérer ?
En fait, la fin du film permet d'entrevoir quelques éléments de
réflexion et de réponse. Soderbergh laisse entendre que :
1° si la guerre contre les trafiquants est perdue depuis longtemps,
il reste l'acte individuel qui peut encore triompher là où les institutions
démissionnent. C'est ce que montre le sacrifice de Javier et une
des dernières scènes du film, lorsque Montel Gordon
parvient à brancher un micro dans le salon du baron de la
drogue.
2° la priorité doit être donnée à la prévention, dans nos
propres familles. Dans le film, Wakefield comprend que le problème
doit être traité à la racine (les consommateurs) et non comme une
guerre.
3° l'accompagnement et la réinserstion des drogués reste une issue
trop peut exploitée par la société. Le film se termine
sur une séance de cure de désintoxication. Les toxicos
sont d'abord des personnes malades qu'il faut aider à guérir de
leur mal.
Le message
du film
Le levier le plus puissant du trafic, c'est la demande. Sans cette
attirance pour la drogue dans les pays occidentaux, le problème
des trafiquants ne se poserait pas. Nous avons donc tous un rôle
à jouer pour arrêter ce fléau.
Quelques
interrogations Pourtant, quelques questions, passées sous silence,
méritent d'être posées : cette attirance pour la drogue, vient-elle
de l'interdit ou bien au contraire de la trop grande tolérance de
la société à l'égard des produits ? Faut-il abandonner la criminalisation
de la drogue au profit des soins et de la réinsertion ?
La réponse est complexe. D'abord, il faut éviter les oppositions
binaires. Tout est une question de dosage, entre la répression et
la tolérance. Les deux se complètent car il n'y a pas de bonne prévention
sans la possibilité d'une sanction. Ensuite, il serait trop simpliste
de dénoncer les interdits. Tony Anatrella qui est psychanalyste
(lire l'interview
sur le site), le montre bien dans ses livres : l'interdit est
structurant, il aide une personne fragile à se construire, en particulier
un adolescent.
Mais la mission éducative des adultes ne se réduit pas à l'interdit.
Eduquer n'est-ce pas avant tout montrer le bien ? N'est-ce pas montrer
que la liberté est meilleure que la dépendance, que la paix intérieure
s'acquiert par la liberté et la maîtrise de soi ? On aimerait que
les pouvoirs publics entendent ce message-là au lieu de tout relativiser
et d'inciter à une consommation " propre ".
Un immense
silence
Quoi qu'il en soit, en présentant " Traffic " à Berlin,
Steven Soderbergh a déploré " l'immense silence qu'il y a aux
Etats-Unis sur le trafic de drogue " et l'absence de débat
public sur un problème qui " concerne tout le monde et ignore
les barrières de classes et de revenus ". Le débat est ouvert.
Alors précipitez-vous au cinéma !
Damien
Meerman
Lire aussi :
l'interview de
Soderbergh
la dimension philosophique
et politique du film
La revue de presse


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