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"TRAFFIC" : l'interview de Soderbergh
Le Figaro, 7 mars 2001

Raphaël StainvilleRencontre avec un cinéaste réfléchi et exigeant dans un hôtel new-yorkais.

LE FIGARO. - Pourquoi vous êtes-vous intéressé au problème social et politique n° 1 dans le monde : la drogue?

SODERBERGH. - Tout simplement parce qu'il touche tout le monde, un jour ou l'autre. (...) Mon seul problème a été de trouver l'argent pour financer le film, parce qu'aux Etats-Unis les manitous de l'industrie cinématographique pensent que les films politiques ne sont pas rentables, ce que je ne crois pas.

LE FIGARO. - D'autant que votre précédent film, Erin Brockovich, qui était déjà assez engagé socialement, a remporté un gros succès et est sélectionné pour les oscars.

SODERBERGH. - Effectivement, Erin Brockovich était un film politique à sa façon. J'ai deux sentiments par rapport à l'aspect "politique" d'un film: tout d'abord, je crois que si vous arrivez à accrocher l'attention des spectateurs, alors vous pouvez vous permettre beaucoup de choses.

Et si vous arrivez à leur faire comprendre quel est le lien entre le problème de société dont vous parlez et leur vie quotidienne, alors vous gagnez tout. Je crois que si les gens en ont assez des politiciens, ils continuent cependant à s'intéresser à la politique comme on a pu le voir lors de la dernière présidentielle. Pourtant, il fallait que Traffic soit différent de tous les autres films sur la drogue.

LE FIGARO. - Du coup, vous vous êtes placé du côté des vendeurs et des consommateurs.

SODERBERGH. - Oui, c'est une partie de l'histoire, mais avant tout nous avons voulu parler d'un système de trafic qui est en place aux Etats-Unis et à Mexico. Un système dont par essence nous ne connaissons qu'une infime partie. C'est la mini-série télévisée "Traffik" (NDLR: série diffusée en Angleterre dans les années 80 et qui traite du cheminement de la drogue entre le Pakistan et la Grande-Bretagne à travers trois histoires) qui nous a inspirés. Mon objectif, c'est plus de poser des questions que d'apporter des réponses. Après avoir travaillé pendant deux ans et demi sur le film, je vois les choses différemment. J'ai compris que le problème était beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraissait.

LE FIGARO. - Justement, pensez-vous que Traffic soit un film antidrogue ou juste un constat désespéré face à ce fléau ?

SODERBERGH. - Je ne sais pas, je crois que derrière le contenu un peu désespéré du film et certains détails, nous voulions réveiller les consciences. Vous savez, la drogue pose tellement d'interrogations à des niveaux divers que ça a été particulièrement dur d'avoir à faire un choix. Nous avons donc beaucoup travaillé sur le scénario.

LE FIGARO. - A cette occasion, avez-vous collaboré avec les agents de la DEA (NDLR: l'agence antidrogue américaine) ?

SODERBERGH. - Oui, nous avons rencontré à la fois des juges, des agents de la répression antidrogue et aussi des trafiquants. Ce que je voulais obtenir d'eux, c'était une forme d'authenticité dont je pourrais me servir pour donner au film un aspect plus concret. Je veux dire que pour la plupart des gens, le commerce de la drogue est une abstraction, ce qui rend le système assez vicieux. Tout est fait pour apparaître comme quelque chose de lointain.
Pour eux ce sont juste des histoires, ils se disent: "Ouais, quel rapport entre le travail des flics à Boston et moi?" Mais ce n'est pas un jeu.

Je voulais que les gens se sentent impliqués, qu'ils prennent conscience que ce n'était pas juste un film mais bien la face cachée de la réalité quotidienne. Vous savez, même quand vous suivez des trafiquants, ce qu'ils font semble très vague et assez irréel. Pourtant si on regarde les choses avec un peu de recul, ils vivent et travaillent comme n'importe quel citoyen au sein de la société.

LE FIGARO. - Dans "Traffic" vous racontez trois histoires en apparence différentes et vous exposez plusieurs personnages dont le lien est la drogue. Pourquoi ce parti pris?

SODERBERGH. - Parce que chaque intrigue est reliée aux autres. Et il existe deux points communs à tous les personnages. Le premier, c'est la volonté de contrôler les choses. Que ce soit le contrôle d'eux-mêmes ou de situations qui leur échappent. Et le second, c'est le désespoir. Tous sont désespérés.

LE FIGARO. - A ce sujet, vous laissez entendre que les Etats-Unis et même l'Europe commettent une sorte de suicide vis-à-vis de la drogue...

SODERBERGH. - Oui, parce que durant ces trente dernières années, le gouvernement américain a mené une véritable campagne de diabolisation contre la drogue et ceux qui la consomment, au lieu de traiter la question comme un problème de santé publique. Et aujourd'hui, ils se retrouvent dans une impasse puisque cette politique n'a pas marché. Ils ne peuvent pas revenir en arrière et dire: "Euh, vous vous souvenez quand on a dit que ceux qui prenaient de la drogue étaient l'incarnation de Satan, bah, peut-être qu'on y est allé un peu fort..." Rien n'est résolu, les gens continuent à acheter de la drogue et à en mourir. Je ne crois pas que mettre des drogués en prison résolve quoi que ce soit. Aux Etats-Unis, nous avons des centres de désintoxication, mais ils sont privés et très chers. Ici, quand vous avez un problème avec la drogue et si vous n'êtes pas riche et blanc, vous avez de fortes chances d'aller en prison.

LE FIGARO. - Partagez-vous le point de vue de Michael Douglas dans le film quand il dit que la drogue est avant tout une question de responsabilité personnelle et familiale?

SODERBERGH. - Absolument. Pour moi la première aberration aux Etats-Unis consiste à désigner le problème comme une "guerre", si guerre il y a, alors que c'est avant tout une guerre contre nous-mêmes. Quand vous menez campagne contre un fléau, mais que vous êtes incapable de vous projeter vous ou votre famille comme une victime potentielle de ce fléau, alors comment faire pour que votre politique soit la bonne? D'autre part, diaboliser la drogue, n'est-ce pas lui donner encore plus d'importance, surtout vis-à-vis des jeunes?

LE FIGARO. - Justement dans "Traffic", la fille de Michael Douglas se drogue...

SODERBERGH. -Oui, mais elle le fait non pas parce qu'elle ne se sent pas bien dans son environnement familial mais parce qu'elle n'arrive pas à contrôler ses pulsions ni la dépendance chimique et physique qu'entraîne la drogue. 7 % des gens avouent ne pas réussir à maîtriser leurs appétits. En fait, nous sommes tous accros à quelque chose: sexe, ambition, pouvoir, argent, chocolat, tabac, etc. Mais le problème majeur de la drogue, c'est qu'elle touche des adolescents, parfois des enfants qui n'ont aucun recul, aucune conscience du danger ou de la mort. (...)

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La dimension philosophique et politique du film
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Dominique Morin, ancien toxicomane, répond à vos questions.
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