ETAT DES LIEUX
Les acteurs
Les dossiers
Histoire du débat
Les enjeux
philosophiques
     
ECLAIRAGE

Abcdaire des drogues

Les drogues et les substituts
Votre enfant et la drogue
Toxicomanie et sida
Accompagner les toxicomanes
Que dit la loi ?
Toxicomanie et dopage
Tabac
     
ALLER PLUS LOIN
Plan du site
Des liens
La bibliographie
Nous écrire
Vous êtes ici : Accueil > Etat des lieux> Enjeux philosophiques
ENJEUX PHILOSOPHIQUES

Le problème de la drogue
Par Joseph Ratzinger, théologien
"La drogue est la forme dévoyée d'une aspiration mystique"

L'information, arme à double tranchant : prévention ou banalisation?
Par Jean-Marie Domenach, philosophe
"Il y a une utopie de croire qu'il suffit d'informer pour guérir. c'est une façon commune de sous-estimer le mal et de vouloir ignorer sa relation avec une civilisation"

Le retrait éducatif des adultes : "La voie de la facilité"
Par Tony Anatrella, psychanalyste
"Nous avons accéléré les conditions psychologiques de la prise de drogue en jouant la carte du plaisir, en refusant de transmettre une foi et une espérance susceptibles de nourrir l'intériorité."

 
Le problème de la drogue
Par Joseph Ratzinger
 

Essayons d'examiner ces phénomènes de plus près. Je me souviens d'une discussion que j'ai eue avec quelques amis chez Ernst Bloch. La conversation était tombée par hasard sur le problème de la drogue qui commençait alors à se poser avec acuité - c'était à la fin des années soixante. On se demandait comment cette tentation pouvait ainsi se répandre tout à coup et pourquoi, par exemple, elle n'avait pas existé au Moyen Age. Tout le monde trouvait insatisfaisante la réponse selon laquelle les zones de culture de la drogue étaient à l'époque trop éloignées. On ne peut expliquer des phénomènes comme l'apparition de la drogue par de telles conditions extrinsèques; ces phénomènes sont provoqués par des besoins ou des manques plus profonds, dont dépendent ensuite les problèmes concrets d'approvisionnement. J'ai donc risqué la thèse selon laquelle ce vide de l'âme que l'on essaie de combler avec la drogue n'existait pas autrefois; autrement dit la soif de l'âme, de l'être intérieur, trouvait une réponse qui rendait la drogue superflue.

Je me souviens encore de la réaction extrêmement indignée de Madame Bloch à cette explication que je proposais. Etant donné la conception de l'Histoire dans le matérialisme dialectique, c'était pour elle un crime de penser que les époques passées avaient pu être supérieures à la nôtre dans des domaines tout à fait essentiels; c'était impossible qu'au Moyen Age, période d'oppression et de préjugés religieux, les masses privées de leurs droits aient pu vivre plus heureuses et dans un équilibre intérieur plus grand qu'à notre époque, qui a déjà accompli quelques progrès sur la voie de la libération. Toute la logique de la "libération" s'écroulerait par le fait même. Mais alors, comment expliquer l'apparition du problème de la drogue? La question est demeurée ce soir-là sans réponse.

Comme je ne partage pas la vision matérialiste du monde, je considère toujours juste ma thèse d'alors. Mais il faut, bien sûr, l'expliciter. En cela, la pensée d'Ernst Bloch pourrait même, au départ, nous apporter une aide. Selon Bloch, le monde des faits est mauvais. Espérer signifie précisément que l'homme contredit énergiquement les faits; il sait qu'il a le devoir de dépasser ce monde pour en créer un meilleur. Je dirais que la drogue est une forme de protestation contre les faits. Celui qui en prend refuse de s'accommoder du monde des faits. Il cherche un monde meilleur. La drogue résulte du désespoir de vivre dans un monde ressenti comme un carcan dans lequel l'homme ne peut tenir longtemps. Bien sûr, d'autres données entrent en jeu la soif d'aventure; le conformisme, faire ce que d'autres font; l'avidité mercantile des trafiquants; etc. Mais dans le fond, il s'agit bien d'une protestation contre un monde ressenti comme une prison.

Le "grand voyage" que les hommes tentent dans la drogue est la forme dévoyée d'une aspiration mystique, la perversion du besoin d'infini éprouvé par l'homme, le refus du caractère absolu de l'immanence et la tentative de déplacer les limites de l'existence humaine jusque dans l'infini. L'aventure patiente et humble de l'ascète qui s'approche du Dieu qui vient jusqu'à lui, en s'élevant petit à petit, est remplacée par le pouvoir magique, la clé magique de la drogue - la voie morale et religieuse cède le pas à la technique. La drogue est le pseudo-mysticisme d'un monde qui ne croit pas, mais qui ne peut cependant pas se débarrasser de l'aspiration de l'âme au paradis. La drogue est donc un avertissement qui mène très loin: elle ne comble pas seulement un vide dans notre société qui n'a pas les instruments pour le pallier; la drogue renvoie à une exigence intérieure de l'être humain qui s impose sous une forme pervertie si elle ne trouve pas la réponse adéquate.

Sources : Un tournant pour l'Europe ?, Flammarion/Saint-Augustin, 1996, p14 à 16

 
L'information, arme à double tranchant : prévention ou banalisation?
Par Jean-Marie Domenach
 

L'idée que l'information, en guérissant de l'ignorance, viendrait à bout de toutes les pathologies sociales est un produit de l'utopie progressiste du XIXème siècle. "Quand on ouvre une école, disait V.Hugo, on ferme une prison". Hélas, aujourd'hui, tout le monde va à l'école mais on continue de construire des prisons. Le savoir est indispensable, mais contrairement à ce que croient encore des idéalistes irréductibles, à lui seul, il ne suffit pas à guérir. Il arrive même qu'il fasse autant de mal que de bien. Pourquoi ?

D'abord parce qu'il sert trop souvent d'alibi. Dire qu'on fait le mal, ou qu'on est malade, parce qu'on ignore le bien ou qu'on ignore les causes de la maladie, c'est une façon commune de sous-estimer le mal et de vouloir ignorer sa relation avec une civilisation. C'est ainsi que l'enseignement, la formation, la vulgarisation sont devenus la panacée d'une société qui redoute de se regarder en face et qui manque de l'énergie suffisante pour affronter les forces de mort qu'elle recèle. Les parents qui n'ont plus le courage d'élever leurs enfants s'en remettent aux enseignants. Et si leurs enfants se droguent, ils s'en prendront plus volontiers aux enseignants qu'à eux-mêmes. Cette utopie informationnelle ignore ce qu'est l'information, car diffuser des informations ne suffit pas il faut d'abord savoir si elles sont reçues, et comment. On ne distribue pas des informations comme des vivres ou des médicaments. Il faut les coder de telle manière qu'elles puissent être décodées, ce qui suppose déjà un minimum de vouloir, ou du moins de consentement mutuel.

D'autre part, l'émission peut être brouillée par des interférences, mais elle peut aussi étre affaiblie et même pervertie par des facteurs internes. Une information répétitive se dégrade, devient entropique, c'est-à-dire qu'elle ne communique plus rien, ou que, pis encore, elle finit par se retourner contre elle-même, engendrant la saturation et même le rejet. Enfin, elle peut être parasitée, déviée, retournée, et c'est ce qu'on appelle la désinformation, dont on a de nombreux exemples en politique.

Si l'on se place du point de vue du récepteur, ce que l'on fait rarement, on s'aperçoit qu'il est bombardé de messages dont il ne perçoit qu'une petite partie. (…) Or, la capacité du sujet à recevoir et assimiler l'information ne s'est pas étendue à proportion. Il se trouve donc débordé, noyé sous l'excès des messages, et ce d'autant plus que les normes traditionnelles qui l'aidaient à les trier s'écroulent. Surabondance des signes et pénurie des significations, Il s'ensuit que l'information se déréalïse. Ce qui, naguère, faisait choc, se banalise, et d'autant plus que ces images, ces chiffres, cette masse formidable d'informations est livrée par les médias, c'est-à-dire par un appareil technique qui, comme le mot l'indique, introduit, entre le fait et le receveur, des médiations, des intermédiaires qui cadrent le fait et déjà l'interprètent. La réalité du monde prend place dans un spectacle permanent dont la majorité des gens ne saisissent que des lambeaux. (…)

Si nous remontons du receveur à l'émetteur, un message doit être autorisé. Or, force est de reconnaitre que les autorités sont de plus cn plus contestées, et de moins en moins sûres d'elles-mêmes. L'autorité médicale n'échappe pas à ce discrédit. Certes, une aura entoure les "spécialistes"; mais si les spécialistes se contredisent, l'effet est d'autant plus déconcertant. Existe-t-il encore une vérité ? Toute une partie de notre philosophie, la plus tapageuse, le met en doute. Seule compte l'interprétation, disent les neo-nietzschéens- c'est-à-dire des interprétations discordantes. L'énergie de croire, et de dire à quoi l'on croit, faiblit autour de nous. Et puisque toutes les opinions, tous les comportements sont justifiés au nom d'une tolérance baptisée maintenant pluralisme, les statistiques, l'ampleur des chiffres peuvent aboutir au résultat contraire à celui qui est cherché puisque tant de gens se droguent, c'est donc qu'il s'agit d'un comportement "normal"... La masse fait argument.

Ainsi, l'un de mes élèves de Polytechnique me soutenait qu'il n'y a aucune raison de condamner le génocide, puisque c'est une pratique "humaine"... Il est donc naïf d'imaginer que l'information entraîne de soi proscription ou prescription. L'information ne convainc que si elle charrie avec elle une conviction qui suscite d'autres convictions. On connaît certes des exemples de campagnes d'information qui ont entraîné des modifications de comportement (aux Etats Unis, en particulier). C'est qu'elles s'inscrivaient dans un contexte global d'intervention et qu'elles étaient soutenues par une conviction sociale, relayées par de multiples actions éducatives et thérapeutiques. (…)

Plus subtilement comment une société qui me tient sous sa dépendance (et Dieu sait si elle abonde en contraintes de toutes sortes) ose-t-elle me prêcher l'indépendance ? Ce qu'elle me prêche, en vérité, seul un pouvoir spirituel, une autorité morale aurait le droit de le dire... Nous touchons ici la fragilité de toute action publique engagée par l'Etat si les autorités intellectuelles et morales ne s'y associent pas (enseignants, prêtres, savants, intellectuels,etc..). Ce qu'on appelle ici information, et qu'on devrait appeler propagande, devrait tenir compte de la "cible", surtout lorsqu'il s'agit d'adolescents en période instable et "réversible" . A qui, en effet, s'adresse-t-on ? Sur quels schémas déjà constitués, sur quelle mythologie, quelles aspirations veut-on greffer le refus, le dégoût de la toxicomanie? Parler à la raison ne suffit pas à un âge où prédomine la sensibilité. Il serait intéressant d'étudier de plus prés la compatibilité de certaines argumentations rationnelles et scientifiques et les mentalités'des jeunes. Je n'en ai pas la possibilité ici et je me bornerai à rappeler que l'homme est aussi un être de désir et que sa passion la plus violente le pousse souvent vers ce qui le détruit la tragédie nous en offre des exemples éminents. (…)

Si l'on veut combattre efficacement la toxicomanie, il faut admettre qu'elle a des liens profonds avec notre culture actuelle, en particulier avec cette oscillation de l'individualisme exaspéré au conformisme pour être "soi", on fait comme les autres, on imite les autres. La pathologie est collective, elle est mimétique, même si chaque cas est particulier et relève d'un itinéraire personnel. Il s'ensuit qu'on ne peut se borner à opposer une "information" à ce qui exprime un désir, ou un manque à désirer, ce qui revient au même, et des faits, des chiffres, des explications techniques à ce qui est négation de la réalité. (…) Certes, la propagande contre la toxicomanie sera négative ; mais le refus de la drogue n'aura d'impact véritable que s'il engage des autorités collectives et individuelles non seulement le corps enseignant. Le corps médical et tout ce qu'on appelait naguère les élites, mais les parents eux-mêmes dont la résistance, parfois si faible, est au fond appelée, souhaitée par beaucoup. Résistance offensive l'informateur ne condamne pas, il comprend, mais il prend position, il avertit, il exhorte. La toxicomanie, surtout chez les jeunes, est un voyage aux frontières, une épreuve des limites. Et que dire si nous n'osons pas tracer des limites ? (…)

J -M. Domenach
(in Drogue et Société, Masson, 1990)

Références :

DOMENACH J.M. Le Retour du Tragique, Seuil, 1967.
PERRIN M. Point de vue anthropologique sur les drogues toxicomanogènes. In Drogue et Civilisation. Refus social ou acceptation". Pergamon Press, 1982, pp.l27 - 138.

 
Le retrait éducatif des adultes: "la voie de la facilité"
Par Tony Anatrella, psychanalyste

 

1° La nevrose du héros

" Croire que l'on peut se faire tout seul est une idée erronée; pourtant elle domine les esprits depuis que, dans les années 60, la relation éducative a été abandonnée au profit de la relation d'explication psychologique. Chacun est renvoyé à lui-même pour se débrouiller seul avec sa propre existence avec l'idée qu'il n'y a pas à s'appuyer sur les autres, les institutions ou les savoirs. Il y a encore quelques années, le modèle du saint et du héros, marqués par leur générosité, par leur courage et leur persévérance à s'engager au service d'une dimension qui les dépassait était une référence d'altérité très structurante auprès de laquelle les jeunes pouvaient s'identifier. La société actuelle prive les enfants de cette identification à d'autres qu'eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils sont leur propre héros (le succès de la littérature et les jeux dits " interactifs " ainsi que des " sitcom " à leur intention est là pour le démontrer si besoin est); enfermés dans la suffisance, ils ne peuvent pas se révéler au contact de personnages et d'idées majeures qui ont façonné l'histoire humaine.
Abandonner l'éducation religieuse, ne pas inciter les adolescents à lire les grands auteurs, tronquer l'histoire en la déformant au sein de programmes officiels, sont autant de carences qui atteignent le processus d'identification et désocialisent l'individu, et qui seront sources de violences et d'agressivité aussi bien contre soi que contre la société. Le chômage et les erreurs de l'habitat urbain des grandes cités, qui touchent les jeunes générations, en seront les révélateurs et non pas la cause.

Ainsi les idéaux marxistes ont-ils grandement contribué à vouloir détruire les racines des sociétés en ruinant les économies et les intériorités. C'est pour cela que nombre d'enfants se tournent vers leurs grands-parents qui sont encore capables de leur transmettre des points de repères et une foi, alors que les adultes, et leurs parents en particulier, ne savent pas les aider à découvrir les réalités. Il est difficile de grandir. Le processus habituel consiste à s'identifier à des personnes appréciées pour les qualités qu'elles possèdent et à partir desquelles l'enfant, puis l'adolescent, vont se construire.

Dans le cas d'une psychologie de toxicomane, qu'il y ait ou non consommation de drogues, le processus de l'identification est neutralisé et le sujet, étant à lui-même son modèle, se tient pour un être exceptionnel qui accomplit des prouesses: organisation pour le moins illusoire qui en laisse plus d'un dans la dépression. Cette névrose héroïque est une autre version du Carpe diem remis à l'honneur dans le film dit culte, Le Cercle des poètes disparus, qui laisse croire que chacun se fait tout seul. Ce besoin de se retrouver avec soi-même dans une relation de miroir rend inutile la présence d'autrui puisque l'individu cherche à se faire plaisir dans la solitude de son imaginaire; il est la source et la fin de son plaisir comme dans l'état inorganisé de la pulsion infantile. Or le désir, dans ce qu'il a de primaire, est hallucinatoire; les conceptions actuelles du désir humain, il faut le préciser à nouveau ici, encouragent plus la régression que la nécessaire élaboration des états premiers. La psychologie est ainsi orientée à devenir toxicomane, cet échec trouvant donc son origine à la fois dans cette conception et dans les carences d'une relation éducative.

2° La démission des adultes

La toxicomanie n'est pas apparue ex nihilo: si elle dépend de motivations personnelles, des idées à la mode peuvent également banaliser sa diffusion. Nous avons accéléré les conditions psychologiques de la prise de drogue en jouant la carte du plaisir, en refusant de transmettre une foi et une espérance susceptibles de nourrir l'intériorité. Il faut aussi s'arrêter ici au développement de conceptions éducatives déduites hâtivement et sans fondement théorique de la psychanalyse. On pense à quelques écrits de Françoise Dolto qui, pour tant de bonnes intentions qu'ils renferment, sont également parsemés d'erreurs psychologiques au point qu'ils en deviennent anti pédagogiques. Certains adultes en ont été marqués, qui se sont volontairement maintenus dans la passivité par crainte de mal faire, tout en souffrant personnellement d'adopter des contre-attitudes qui ne correspondaient pas à leurs options. Ce refus de l'intervention est fondé sur l'idée que l'être humain possède en lui tout ce qu'il lui faut pour se développer, alors que la formation de la personnalité ne peut se faire que dans le cadre de limites affectives, sociales, culturelles, morales et religieuses qui l'enrichissent et la confortent. En proposant cette relation à l'enfant privé de projet éducatif, on a cru que viendrait au monde une nouvelle génération d'enfants aussi libres qu'épanouis. C'est l'inverse qui s'est produit, et la drogue en est la preuve qui traduit la recherche continuelle de points de repère. L'enfant ne saurait se " faire tout seul ".

C'est pourtant sur ce postulat erroné qu'est fondée l'explosion des magazines de jeunes, dans lesquels on trouve certes des conseils qui les aident à se débrouiller d'un point de vue pratique, mais qui valorisent trop systématiquement des aspects juvéniles de leur psychologie. Ce simple relais, outre qu'il n'est pas formateur, ne saurait remplacer la présence des adultes. Les jeunes qui espèrent, grâce à cette presse qui leur est spécialement destinée, établir une vraie communication sont souvent déçus : ils restent isolés avec eux-mêmes, sans l'apport d'une philosophie ou d'une morale, encore moins d'une orientation religieuse. Quant à ceux qui vont au catéchisme, il n'est pas rare de les entendre dire, à tort ou à raison, qu'ils n'y entendent pas vraiment parler de Dieu... Comment l'enfant peut-il se fier à un adulte qui lui raconte des histoires de drogue vécues de son adolescence ou qui continue à fumer du " shit ", parfois même avec ses enfants, sous prétexte que " ça fait pas de mal!"? D'autres qui découvrent que leur enfant " fume " perdent tout crédit en leur demandant seulement de ne pas passer à la " drogue dure ", comme si l'une et l'autre étaient de natures fondamentalement différentes. Là où l'interdit structurant devrait fonctionner, des adultes sont incapables de l'énoncer.

Très vite alors, les adolescents sentent que les adultes n'ont rien à leur proposer - ce qui ne fait que hâter leur recours à la drogue, voire au suicide. Ils souhaitent par là faire réagir les adultes, savoir jusqu'où ils peuvent aller. Si, par exemple, des parents ont donné à leur enfant de 16 ans l'autorisation de sortir en lui demandant de rentrer à une heure bien précise et que celui-ci est de retour avec deux heures de retard, il est évident qu'il faut intervenir et demander raison de cet incident. Comment, dans le cas contraire, l'enfant saura-t-il ce que parler veut dire? L'adolescent attend clairement que ses parents réagissent; c'est même précisément pour cela qu'il les éprouve. Une fille de 15 ans, rentrant d'une soirée, raconta à ses parents que du " shit " avait été proposé par deux jeunes, mais qu'elle-même, avec quelques autres, s'était abstenue d'essayer. Comme sa mère lui faisait part de son intention de téléphoner aux divers parents pour les informer de la situation, l'adolescente manifesta son désaccord et menaça de ne plus lui faire de confidences. Avec raison sa mère tint bon, lui rappelant sa responsabilité d'adulte vis-à-vis des autres et l'impossibilité pour elle de garder une information qui mettait en jeu la responsabilité éducative d'autres parents. La jeune fille finit par acquiescer à ces arguments au point d'ailleurs que, en racontant l'histoire, elle manifestait même une certaine fierté devant le courage de sa mère, reconnaissant que celle-ci avait eu raison d'intervenir dans une situation où elle avait son mot à dire... Le silence, la permissivité et la passivité des parents favorisent la pratique de la toxicomanie, tout autant que l'absentéisme scolaire, le vol de l'argent familial ou le versement excessif de l'argent de poche (trop souvent accordé par les parents pour pallier le manque de communication), enfin, la désocialisation progressive.

Cette jeune adolescente n'a pas voulu " fumer " ni la curiosité ni l'intérêt émotionnel ne l'ont contrainte à répondre à l'offre qui lui était faite; plus encore, elle a même été capable d'en parler avec des adultes. Certes, il faut faire avec le rythme de vie des parents, lesquels peuvent avoir des exigences professionnelles plus ou moins contraignantes et être de ce fait relativement absents. Les enfants, qui reconnaissent volontiers les obligations auxquelles sont tenus leurs parents, ne le leur reprochent pas; ils comprennent qu'il n'est pas dans leur intention de les négliger. Et ce sont les adultes eux-mêmes qui se trouvent culpabilisés et tentent de compenser leur invisibilité par des relations hyper-affectives. On comprend pourquoi, dans ce contexte, la vie familiale occupe la tête des sondages car elle correspond à un besoin et à un espoir de trouver un mode de vie plus agréable pour tous ses membres et, en particulier, pour les jeunes qui ne peuvent pas se construire en dehors d'elle et des adultes. Mais l'absence des adultes est déjà programmée, malgré eux, par le conditionnement socio-économique de la famille. On se croise plus qu'on ne vit ensemble, au gré des activités de chacun, et rares sont les moments de partage. Les jeunes se comportent très tôt comme s'ils ne pouvaient pas trop compter sur leurs parents. Nous ne sommes plus à l'époque du refus de la famille ni de sa mort, comme on le revendiquait il y a vingt ans pour des motifs certes psychologiques mais bien plus encore pour des raisons philosophiques selon lesquelles la famille faisait entrave à la liberté. Idéalisme naïf que cette opinion entièrement marquée par la nostalgie d'une pureté originelle à préserver de l'influence prétendument pernicieuse des adultes.

Ainsi, dans Les Mots, Jean-Paul Sartre définissait-il de façon morbide les enfants comme des " monstres que les adultes fabriquent avec leurs regrets ". De telles opinions, reprises par les médias, finissent par faire leur chemin en provoquant des dégâts: assurément, les idées peuvent rendre malade un corps social et le déprimer. Cette démoralisation pathogène a servi de terrain de prédilection au développement de la toxicomanie. On se souvient de cet écrivain provoquant, qui trouvait plaisir à affûter sa plume en s'attaquant systématiquement aux valeurs de la société dans des hebdomadaires satiriques, et qui, un soir, s'effondra en larmes devant les caméras d'un journal télévisé au cours duquel il devait parler des dégâts de la drogue: sa petite-fille de 18 ans venait de mourir d'une overdose. Séquence éprouvante au cours de laquelle, entre deux sanglots, il dénonçait le crime organisé du commerce de la drogue... Il avait raison mais il oubliait en même temps que les comportements des adultes, fût-ce sous le couvert de la dérision, finissent par saper dangereusement le moral de nombreux jeunes et amorcer leur escalade vers la toxicomanie. On aura beau arrêter tous les trafiquants du monde, si on continue à jouer n'importe comment avec les idées, sans vérifier leur authenticité, sans s'interroger sur les raisons subjectives qui nous amènent à les produire, sans évaluer leur contenu et leurs effets psychiques et sans mesurer sa propre implication personnelle, cela ne servira à rien! Nous le répétons ici, ce sont d'abord les fractures psychiques et morales de l'individu qui rendent possible la consommation de drogues.