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INTERVIEW


Tony ANATRELLA

Les racines du problème

Damien Meerman : Tony Anatrella, dans votre dernier essai (La liberté détruite, Flammarion, décembre 2000) vous stigmatisez l'aveuglement intellectuel et moral d'une société qui fait de la consommation de drogues un symbole de liberté, un véritable droit de l'homme. comment expliquez-vous une telle cécité ?

Tony Anatrella : Nous sommes dans le même aveuglement que celui de la libération sexuelle dont nous mesurons actuellement les effets déstructurants sur les personnalités et la société (Cf. La différence interdite, Flammarion). La drogue est souvent présentée et vécue comme une nouvelle liberté pour affirmer l'individualisme régnant et un subjectivisme sans limite. La tendance actuelle valorise les sensations et les émotions au détriment de la raison et de la pensée. La façon de parler est symptomatique de l'éclipse de la raison au bénéfice de ce qui est éprouvé. On dit : " je ressens " au lieu de " je pense ". Nous fabriquons ainsi un homme narcissique, replié sur lui-même et qui réduit la réalité extérieure à ce qu'il éprouve. Seul ce qui est ressenti existe. Il faut donc créer toujours plus de sensations avec l'aide de psychostimulants.

Damien Meerman : Vous consacrez de nombreuses pages au cannabis, dont vous signalez la toxicité. Beaucoup de gens ignorent la dangerosité de ce stupéfiant, considéré comme festif et sans risque de dépendance. Mais vous dites aussi que " le problème principal de la toxicomanie ne réside pas dans la drogue elle-même, mais dans ce qui conduit un individu à se droguer ". Que voulez-vous dire ?

Tony Anatrella : Le cannabis est un produit dangereux qui peut avoir les mêmes conséquences que le tabac et développer le cancer des poumons. Un " joint " équivaut à quatre ou cinq cigarettes ou encore à l'ingestion de deux verres de whisky. La consommation de ce produit entraîne, notamment, des effets sur les cellules sexuelles, comme l'appauvrissement de la spermatogenèse selon les études de l'lnserm (Unité 26) menées sous la direction de Marcel Bessis dans les années 80. Elle a aussi des conséquences neurologiques et psychologiques : altération de la vigilance, de la concentration, de la mémoire, des perceptions sensorielles et cognitives, distorsion du temps, de l'espace et des sons. Il suffit d'observer le comportement des adolescents qui viennent de consommer du cannabis pour avoir la confirmation de tous ces symptômes. Ils somnolent en classe et ont du mal à se concentrer. Des séquences dépressives peuvent aussi se présenter ou encore activer un noyau psychotique chez des personnalités fragiles. C'est parce que le cannabis est un sédatif qu'il donne l'impression d'être bien. Mais ce bien être est artificiel et sans continuité puisqu'il ne repose pas sur une cohérence et une dynamique psychique. C'est pourquoi le problème essentiel est de savoir ce qui conduit un individu à se droguer. Comment se fait-il qu'en l'espace de 40 ans la consommation de drogue soit devenue le fait des jeunes et maintenant des enfants qui commencent dès 12 ans ? Les raisons sont multiples outre l'état d'esprit narcissique dans lequel nous sommes. Le recours à un tranquillisant comme le cannabis est le signe d'un manque de ressources intérieures pour arriver à calmer ses tensions internes, ses anxiétés et ses angoisses. Pire même : cela veut dire que l'on ne sait plus trouver des ressources dans la culture, dans la religion et dans la morale pour vivre et se construire.

La libéralisation des drogues

Damien Meerman : Tous les arguments invoqués par les défenseurs de la libération des drogues tiennent en un seul : le problème de la drogue ne viendrait pas de la toxicité des produits (il suffit de distinguer, comme le fait la Mildt, usage et abus ) mais il viendrait de la répression des petits consommateurs, considérés comme de véritables délinquants, passibles ( au regard de la loi de 1970 ) de peines de prison. Que répondez-vous à ceux qui réclament la dépénalisation de l'usage, comme vient de le faire la Belgique et comme le réclamait le rapport Roques en 1998 ?

Tony Anatrella : Le problème de la drogue vient non seulement de la toxicité des produits mais aussi des conséquences psychologiques et sociales sur les sociétés occidentales qui se mettent sous la dépendanœ de produits psychostimulants pour vivre. Cela traduit un malaise dans la civilisation et dans l'éducation des jeunes. La dépénalisation serait dangereuse car elle viendrait légitimer les motivations et les attitudes toxicomaniaques. Mais la dépénalisation existe de fait, ce qui montre bien à quel point la société est ambivalente par rapport au sens de la loi qui n'aurait plus à réguler les pratiques sociales. D'ailleurs la sémantique utilisée par la Miltd masque la réalité ; il est toujours possible de tricher avec les mots. La distinction entre usage et abus ne tient pas face aux raisons qui conduisent à vouloir se droguer. Ce n'est pas une question de quantité mais d'attitude d'esprit.

Damien Meerman : Du point de vue d'une simple écologie humaine, on assiste aujourd'hui à une véritable contradiction : d'un côté on réclame partout la libéralisation des drogues et de l'autre on exige l'interdiction de tout ce qui pourrait comporter le moindre risque alimentaire. En quoi le recours systématique au principe de précaution est-il, selon vous, symptomatique d'un malaise ?

Tony Anatrella : Le principe de précaution est une notion de peur, fabriquée dans un monde dominé par les techno-sciences et par les technocrates de l'agroalimentaire qui ont été de mauvais conseillers pour les agriculteurs. La production intensive de produits qui sont devenus plus des " alimédicaments " que des aliments a été faite dans l'imprévoyance la plus complète. C'est une des caractéristiques des décideurs et des politiques actuels qui ne cherchent pas à mesurer les conséquences, à long terme, des actes qu'ils posent. Vingt ou trente ans après, on se réveille en se demandant pourquoi nous en sommes arrivés à ce point, alors que c'était prévisible. Mais on ne voulait pas entendre. Tous les barbarismes de langage que l'on invente actuellement dans la suite de l'instrumental " principe de précaution " comme " la traçabilité ", " la faisabilité " ou encore " la viandabilité " montrent bien que les réalités que nous avons créées nous échappent. Le principe de précaution est venu après une période où l'on se croyait libéré de toutes les contingences. Nous aurions sans doute été davantage inspirés d'avoir plutôt recours à la vertu de prudence. Mais il est vrai que la norme sanitaire remplace la norme morale. Actuellement on veut bien appliquer " le principe de précaution " à tout ce qui concerne l'alimentation mais il n'en est pas question pour les drogues et les nombreux comportements à risques qui se multiplient dans de nombreux domaines en particulier au plan sexuel. Au nom du principe de précaution, on entretient une vaste hypocrisie sociale qui impose un ordre sanitaire qui paralyse intellectuellement les individus.

Damien Meerman : Ne faudrait-il pas au contraire appliquer le principe de précaution de manière plus cohérente et cesser toute tolérance à l'égard des drogues dites " douces ", conformément aux recommandations de nombreux scientifiques ?

Tony Anatrella : La distinction entre drogue douce et drogue dure ne tient pas. Là aussi nous sommes devant une manipulation du langage: la drogue reste toujours de la drogue qui agit directement sur les neurotransmetteurs au point de les altérer. Il est inexact de prétendre que le tabac et l'alcool, qui agissent aussi autrement sur l'organisme, sont plus nocifs que le cannabis. Tenir ce genre de propos est irresponsable et annule tous les messages de prévention. Bien entendu le tabac et l'alcool provoquent des maladies mortelles. Mais n'oublions pas que les effets du cannabis sont neurophysiologiques et modifient le comportement. Quelqu'un qui conduit une voiture après avoir consommé du cannabis sera plus dangereux que quelqu'un qui a fumé une cigarette. La consommation de drogue relève d'abord d'une problématique psychologique dans laquelle le sujet cherche à calmer des angoisses et à se stimuler là où il n'y parvient pas par lui-même. Il cherche une satisfaction dont il croit manquer ou qu'il croit avoir perdue, alors qu'il ne l'a jamais connue et ne la connaîtra jamais de cette façon. Il s'imagine être parvenu au terme de son attente alors qu'il rate son objectif. C'est tout le drame de la toxicomanie : la drogue aide paradoxalement le sujet à ne pas identifier et à fuir ses désirs. Le cannabis est devenu l'opium du bonheur.

La politique de prévention.

Damien Meerman : Depuis quelques années, les pouvoirs publics conduisent une politique dite de " réduction des risques ". L'an dernier, la Mildt a lancé une campagne officielle d'information sur les stupéfiants: " Savoir plus, risquer moins ". Partant du constat qu' " une société sans drogue ça n'existe pas ", la Mildt se propose d'apprendre aux jeunes à " maîtriser " des consommations théoriquement interdites par des conseils sanitaires. Comment analysez-vous un tel discours ?

Tony Anatrella : Les pouvoirs publics manquent de courage politique face à la drogue. Là où il faudrait s'interroger sur les raisons de cette pratique, ils organisent les symptômes. Nous sommes dans la croyance qu'il suffit d'expliquer aux jeunes la nature des produits et leurs dangers pour qu'ils puissent s'arrêter de se droguer. C'est l'inverse qui se passe. Plus les produits sont expliqués et plus les jeunes sont incités à les consommer. La réponse qu'ils font à leurs éducateurs confirment cette attitude quand ils affirment "oui, je sais " tout en continuant à consommer du cannabis ou d'autres substances.

Damien Meerman : La politique dite de " réduction des risques " en matière de drogue, n'est-elle pas l'héritage des années Sida ? La campagne de la Mildt s'avère davantage une campagne de propagande pour une meilleure consommation des drogues qu'une véritable campagne de prévention. Entre la politique du préservatif et la politique de la Mildt, n'y a-t-il pas de nombreux points communs ?

Tony Anatrella : La prévention est un échec puisque la drogue se banalise dans une société qui ne sait plus éduquer ses enfants et rappeler les interdits structurants. Les adultes sont impuissants à dire l'interdit vis-à-vis de la drogue. Ils rationalisent leur inhibition face à la loi en prétendant qu'il n'est pas possible de nommer cet interdit. Si tel est le cas, cela signifie que l'on ne peut énoncer aucun interdit dans l'éducation d'un enfant ? Comment s'étonner de voir plus en plus de jeunes qui ne parviennent pas à se réguler et à se contrôler intérieurement. Les adultes d'aujourd'hui restent marqués par les idées soixante-huitardes d'une liberté sans frontière où tout serait possible. Les politiques tiennent, au sujet de la drogue, le même discours que celui de la libération sexuelle quand on prétendait que les enfants et les adolescents pouvaient s'exprimer sexuellement et même avoir des activités sexuelles avec des adultes. La pilule du lendemain et l'avortement autorisé à des mineures sans le consentement de leurs parents va dans ce sens.

De la même façon, face au sida, on n'a pas voulu s'interroger sur le sens des comportements sexuels. Au nom de la norme sanitaire du préservatif tout a été uniformisé et validé en assurant, en plus, la promotion de l'homosexualité. Une égalité a été établie entre le couple formé entre un homme et une femme et une relation entre partenaires de même sexe qui ne peut pas représenter une relation de couple et n'a aucun sens par rapport à la conjugalité et à la parenté. Nous sommes toujours dans la même mentalité de propagande. Cet aveuglement est aussi grave que les discours que certains tenaient, il n'y a pas si longtemps, en militant pour la pédérastie (des relations sexuelles entre mineurs et adultes). Ceux qui à l'époque les contestaient passaient pour des fachos ou des ringards. La société se trouve une fois plus anesthésiée. D'ici quelque temps, après les dégâts psychiques provoqués par la drogue, on jouera aux étonnés en se demandant ce qui s'est passé, pourquoi on a laissé faire et pourquoi personne n'a osé parler. Pourtant les paroles sont dites, mais la société veut-elle entendre? La société a toujours les politiques qu'elle mérite ; ils sont à son image. Une fois de plus le temps viendra où l'on cherchera des coupables, on fera des procès et l'on se dira " plus jamais ça ". La société oublie qu'elle est manipulée. Nous restons dans le déni au lieu de voir les problèmes.

Damien Meerman : Peut-on espérer, un jour, un monde sans drogue ?

Tony Anatrella : La drogue a toujours existé. Mais elle était le fait d'une minorité d'adultes. Le drame d'aujourd'hui c'est qu'elle concerne les 12-40 ans et en particulier les adolescents qui s'abîment à consommer du cannabis et d'autres poisons. Cela témoigne d'une crise de leur intériorité ils ne savent pas comment occuper leur espace intérieur; d'une crise de leur image corporelle, ils ont du mal à intégrer leur corps pubertaire; d'une crise du sens de leur vie, ils sont dans une dépression existentielle en ne sachant pas comment rejoindre les réalités ; d'une crise du sens de soi, ils ont peur des émotions et des sensations qui naissent des expériences de la vie, ils s'en protègent à travers des sensations artificielles. Une société sans drogue est possible si les adultes tiennent leur rôle et ont le sens de l'éducation et de la transmission. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui puisque l'éducation a été remplacée par la relation intrasubjective entre adultes et enfants. Les enfants et les adolescents sont donc renvoyés constamment à eux-mêmes et bouclés dans un univers clos et sans horizon spirituel et moral. Un défi éducatif est à relever pour faire cesser une ambiance maniaque de plus en plus régressive et suicidaire.

Propos recueillis par Damien Meerman

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