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INTERVIEW

Christine BRUNEAU
Madame Christine BRUNEAU


Raphaël Stainville : Christine Bruneau, vous êtes maire adjoint à la mairie Boulogne-Billancourt, mère de famille et présidente d'une association (CNID) luttant contre la drogue. Quelles sont les réponses particulières que vous pensez pouvoir apporter à la lutte contre la drogue ?

Christine BRUNEAU : Les dimensions politiques et maternelles sont différentes, mais se complètent très bien. En tant que maire adjoint, j'ai été habilitée par la commission municipale de prévention santé à réfléchir sur ce sujet avec les experts de l'univers médico-social de la ville. Très vite, il nous est apparu que, dans leur très grande majorité, les enfants qui vont toucher à la drogue appartiennent à des familles où l'on peut noter un défaut de communication. C'est pourquoi nous avons mis en place dans la ville un point info-écoute-parent. Car aujourd'hui, la plupart des parents ignorent totalement ce que vivent leurs enfants. Ils ignorent que dans les écoles circulent des stupéfiants, que l'âge moyen de la première consommation est de 11-12 ans.

Raphaël Stainville : Dans leur ensemble, les parents semblent particulièrement démunis face à ce problème de la drogue. En quoi consistent ces points d'écoute que vous mettez en place ?

Christine BRUNEAU : D'une manière ou d'une autre, nos enfants seront confrontés à la drogue. Par conséquent, il convient d'apporter une information de fond aux parents en démystifiant le sujet. Ils doivent être à même de répondre aux questions de leurs enfants. C'est pourquoi il importe que les parents n'apparaissent pas de gentils profanes totalement en dehors du coup. Pour que l'enfant parle, il faut qu'il soit convaincu que ses parents sauront écouter parce qu'ils connaissent le sujet. Or aujourd'hui la majorité des parents en France ignorent tout de la drogue. Les enfants le savent. Comme le montre le livre de Marie-Christine D'Welles, Et si on parlait du haschisch, nos enfants connaissent par cœur le vocabulaire de la drogue, les nouveaux produits - qui ne cessent d'évoluer. Dans leur école, ils connaissent tous le dealer, et les "fumeurs ". Ils vivent dans un univers dont nous commençons seulement à prendre la mesure. L'idée est de briser ce mur du silence qui existe entre parents et enfants, de donner aux parents le moyen de communiquer très sérieusement avec leur enfant sur ce sujet parce qu'on ne peut pas laisser les choses en l'état.

Raphaël Stainville : Briser le mur du silence, briser la banalisation également ?

Christine BRUNEAU : Il y a une inconscience complète des enfants sur la toxicité des produits et sur leurs effets néfastes. Cela s'explique en effet par la banalisation de certains produits comme le cannabis alors même que nous savons, sur la base scientifique qui nous est livrée, que ces produits sont nocifs, que le cannabis d'il y a vingt ans ne ressemble en rien au cannabis d'aujourd'hui. Son taux de THC est extrêmement fort. On ne peut pas parler du cannabis comme d'un produit anodin. Le cannabis peut être excessivement dangereux selon la manière dont l'enfant réagit à ce produit.

Raphaël Stainville : D'où l'importance de la prévention…

Christine BRUNEAU : Nous devons donner les moyens d'informer d'une manière réelle. Et c'est ce que nous faisons avec l'aide du CNID. Il faut également mettre en place un travail de concertation entre les différents acteurs institutionnels qui ont des possibilités d'intervenir et qui doivent intervenir. A cet égard, il est inadmissible de voir le silence et l'absence de réaction de certaines écoles lorsque des enfants fumants tous les matins ou même à l'occasion pendant des récréations, ont des comportements de drogués. Cela suppose une très bonne coordination entre l'école, la police, la justice. Tout cela ne peut fonctionner qu'avec une volonté politique locale. C'est le rôle de l'élu d'insuffler une dynamique qui doit s'articuler autour des écoles et des associations de parents d'élèves. L'exemple de la Suède nous montre que lorsqu'une politique de prévention est mise en place avec une vraie volonté politique qui consiste à dire que l'on peut "lutter contre ", on obtient des résultats probants.

Raphaël Stainville : En tant que mère de famille que demandez-vous pour vos enfants ?

Christine BRUNEAU : Refuser la drogue, c'est refuser notamment que nos enfants puissent se droguer à l'école dans un lieu en théorie protégé et devenir du jour au lendemain des enfants drogués. Nous avons confié nos enfants à une institution scolaire, mais nous ne l'avons pas fait pour qu'ils soient mis en danger. Il y a un problème majeur de protection des enfants sur ce sujet. Nous voulons mobiliser les mères de famille pour faire un front contre la drogue. Notre souci étant que les enfants ne perdent pas leur cerveau ; car trop souvent dans beaucoup d'écoles des enfants sont "scotchés ". Sous l'effet de drogues de synthèse, du cannabis, ils ont complètement perdu leur cerveau. C'est insupportable ! Pour cela nous comptons sur la parole des mères qui vont être informées et qui vont pouvoir réagir.

Raphaël Stainville : Vous préconisez la parole au sein de la famille comme première des préventions. Mais comment toucher ces enfants qui pour la plupart sont coupés de leur famille au moment de leur rencontre avec la drogue en raison de l'adolescence ou de difficultés familiales ?

Christine BRUNEAU : Quel que soit l'état de la communication dans une famille, quel que soit l'état de décomposition de la famille, l'amour, même fragilisé, subsiste. C'est souvent une blessure pour ces parents de voir qu'ils ont rompu le dialogue avec leur enfant. Mais devant le danger, je suis persuadée d'une réaction des parents. Aujourd'hui il y a une inconscience cultivée sur le plan médiatique avec la banalisation qui est faite. " Finalement, ce n'est pas dangereux, finalement, cela se fait, tout le monde, y compris certains ministres fument un joint de temps en temps ce n'est pas grave ". Rétablissons la vérité ! Il faut dire que c'est grave. C'est grave parce que pour certains enfants il n'y aura aucun effet, mais pour d'autres plus vulnérables, le joint contribuera à les affaiblir davantage. On sait que 30 % des enfants continuent après avoir essayé. Effectivement ce n'est pas un danger pour tous, mais le danger existe. Tout être humain est inégal devant la drogue. Les parents doivent s'approprier ces sujets pour pouvoir en parler à leurs enfants de manière simple. Cela fait partie de l'éducation familiale et des responsabilités parentales.

Raphaël Stainville : Comment mettre en place des politiques de préventions alors que les différents rapports commandés par le gouvernement font état de la relative toxicité du cannabis ? N'y a-t-il pas là un sérieux problème de communication ?

Christine BRUNEAU : Il y a un problème de communication générale. Pour inverser la tendance actuelle, il faudrait qu'il y ait davantage de scientifiques et de personnalités qui participent au débat pour rétablir la vérité. Je remarque cependant qu'il n'y a pas eu dépénalisation. C'est peut être le signe d'une prise de conscience des dangers que fait peser sur les comportements de la jeunesse la dépénalisation. Personne n'a mis aujourd'hui en adéquation la violence des jeunes et la drogue alors que l'on sait que les comportements des jeunes sont très affectés par la prise de drogue. Les propos que tiennent certaines personnalités politiques rendent difficile mon discours auprès de la jeunesse. Mais je suis convaincu qu'une vraie prévention exercée dans les collèges et lycées avec les parents peut réussir à faire prendre conscience aux jeunes du danger. Il y a moyen de ne pas se droguer. De même que l'association française de cardiologie entame cette année une très grande campagne : " jamais la première cigarette ", sur la toxicomanie, on doit avoir le même discours : " jamais, jamais la drogue ", parce que vivre ce n'est pas vivre dépendant.

Raphaël Stainville : Comment réagir aux discours apologétiques de certaines personnes sur les drogues ?

Christine BRUNEAU : Il faut tout simplement l'application de la loi de 70. Il faut systématiquement attaquer pénalement les incitations à la consommation. C'est ce que nous avons fait avec le CNID. C'est inadmissible de voir ce double discours permanent entre une loi qui permet de punir et les propos de certains ministres qui font l'apologie de la drogue. Nous avons l'arsenal juridique nécessaire pour agir. Ce qu'il faut, c'est demander l'application de ces textes ! Les magistrats doivent être mobilisés sur le sujet. Mais ils seraient confortés dans leur rôle et leur prise de position si la majorité des politiques prenait une position claire et reconnaissait la dangerosité des produits et la nécessité de condamner à l'occasion les personnes qui contreviennent à cette loi…

Raphaël Stainville : Toutes les personnes, du trafiquant au consommateur ?

Christine BRUNEAU : Une bonne prévention n'existe que lorsqu'elle est alliée à une politique répressive justement établie. Lorsqu'il y a danger pour les personnes, on ne se permet pas d'avoir seulement un raisonnement médical. C'est la sanction de certains comportements qui rend crédible la politique de prévention engagée. La Suède qui avait à l'occasion dépénalisée, a vu une explosion de la consommation de la toxicomanie, y chez les mineurs. Elle est revenue à une politique répressive alliée d'une très bonne politique de prévention qui connaît d'excellent résultat. Il serait criminel pour la jeunesse de dépénaliser.