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L'invasion des «pilules du bonheur»
L'Express du 03/12/1998
Ecstasy pour les fêtards, amphétamines pour les cadres, anabolisants pour les sportifs... Irions-nous vers un monde géré par la chimie?
Nous sommes à l'aube d'une nouvelle ère où la chimie nous offre les moyens
de mieux vivre et de mieux penser!» clame un vieux monsieur aux cheveux
blancs, devant un parterre d'amateurs d'hallucinogènes. Nous ne sommes pas
dans les années 70, mais le 1er octobre 1998, à Amsterdam. Le temps des
Flower People semble revenu: on se passionne pour les rituels des Indiens
Huichol (Mexique) adeptes de la mescaline, pour les psychothérapies par le
lsd ou l'ecstasy, pour «l'influence des drogues psychoactives sur les
processus émotionnels». Pourtant, il ne s'agit pas d'une réunion d'anciens
hippies, mais d'un colloque organisé à l'honorable institut botanique. Et ce
sont des ethnologues, des chimistes, des psychiatres et des botanistes
réputés qui dissertent sur la pharmacopée en pleine expansion des
stupéfiants. Deux personnages mythiques participent à la manifestation,
ovationnés par l'assistance: Albert Hofmann, 86 ans, chimiste suisse à qui
l'on doit la formule du lsd, et le biochimiste américain Alexander Shulgin,
72 ans, professeur à l'université de Berkeley, considéré comme le «pape de
l'ecstasy» et inventeur d'une centaine d'autres drogues synthétiques qu'il a
toutes essayées sur lui-même...

Les drogues de synthèse se sont multipliées, sophistiquées et banalisées

En trente ans, rien ne semble avoir changé: on assiste aujourd'hui au
revival du mouvement psychédélique - cette exaltation mystique de l'
«exploration de la conscience» qui avait déferlé sur les campus californiens
dans les années 60 et que l'on croyait aussi démodée que le Formica. Mais
tout est différent: les drogues de synthèse se sont multipliées,
sophistiquées et banalisées. On ne les prend plus seulement pour atteindre
le nirvana, mais également pour cultiver ses performances et tuer le
malheur. Propagée par Internet et par la culture techno, cette nouvelle
vague ne touche plus uniquement une frange de marginaux déjantés, mais le
commun des mortels. L'habitué des raves avale son cachet d'ecstasy, le cadre
stressé se dope aux amphétamines, le sportif se shoote aux anabolisants,
comme la dépressive se soigne au Prozac. Mal de vivre, dopage, toxicomanie:
on assiste à l'arrivée d'une déferlante de molécules du bonheur artificiel
qui donne le vertige. Va-t-on vers une société gérée par la chimie - comme
dans Le Meilleur des mondes, d'Aldous Huxley - où chacun disposera de la
potion censée régler ses malheurs existentiels, moduler ses humeurs,
stimuler ses désirs et inspirer ses pensées? Un monde nouveau se prépare. Un
monde ouaté, accéléré, distordu. Un monde sous camisole chimique.

Ce phénomène inquiétant est en train de bouleverser toutes les idées reçues
sur les drogues et les drogués. Qui est «accro» dans cet univers sous
pilules? «Les frontières entre médecine, dopage et toxicomanie ont tendance
à s'estomper, note Marie Choquet, épidémiologiste à l'Institut national de
la santé et de la recherche médicale (Inserm). L'offre de substances
psychotropes s'est considérablement diversifiée, et les utilisateurs ont de
plus en plus tendance à en consommer plusieurs à la fois - cannabis et
tabac, alcool et somnifères, hallucinogènes et tranquillisants - en fonction
du moment, de la situation et de l'effet recherché. Désormais, on ne parle
plus d'addiction au singulier, mais de polytoxicomanie.» La distinction
entre produits licites et illicites ne semble plus signifier grand-chose
dans ce contexte. «Cette classification se fondait essentiellement sur la
spécificité des drogues dures, comme l'héroïne ou la cocaïne, à induire un
état de dépendance, mais les travaux récents montrent que cette
classification est incorrecte», peut-on lire dans le rapport de la
commission d'experts présidée par le Pr Bernard Roques, chargée par le
secrétariat d'Etat à la Santé d'établir une hiérarchie des différentes
drogues en fonction de leur dangerosité. Publié en juin, le document plaçait
ainsi le tabac et l'alcool - pourtant en vente libre - parmi les substances
les plus toxiques, avec la cocaïne et l'héroïne, alors que le cannabis -
interdit - était classé dans une catégorie dite «à faibles risques de
dépendance». «On ne peut plus à présent se contenter d'invoquer la loi comme
seule réponse à ce fléau, estime Bernard Roques. Alors que des nouvelles
molécules de synthèse ne cessent d'apparaître sur le marché, nous avons
besoin d'une connaissance objective sur les produits et les raisons qui
poussent les usagers à y recourir.»

Où commence donc la toxicomanie? Souvent dans des domaines où l'on s'y
attendrait le moins, comme celui de la diététique. Ainsi les smart drinks,
boissons énergisantes saturées en vitamines, en caféine ou en substances
exotiques - guarana, taurine ou anamalahobé - ont fait leur apparition au
début des années 90 et représentent aujourd'hui en Europe un marché de 2,5
milliards de francs. Les plus puissants de ces produits sont, pour
l'instant, interdits en France, ce qui n'empêche pas de trouver des canettes
importées vendues clandestinement dans les boîtes de nuit branchées.

On trouve également sur Internet toute une série de «médicaments du
bien-être», comme la mélatonine, une hormone qui agit sur les rythmes du
sommeil utilisée pour lutter contre le décalage horaire et qui contribuerait
à lutter contre le vieillissement, ou encore la DHEA, une autre hormone
parée par les amateurs d'innombrables et hypothétiques vertus - stimuler le
système immunitaire, faire gagner du muscle et protéger des maladies
cardio-vasculaires - commercialisée aux Etats-Unis, mais pas en France.

Qui se «drogue» aujourd'hui? Tout le monde et n'importe qui. «On avait
jusque-là l'habitude d'associer à la toxicomanie l'image du marginal ou du
délinquant, mais ce n'est plus uniquement le cas, explique Gilles Leclair,
patron de l'Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants;
de plus en plus, les consommateurs se recrutent parmi des actifs,
apparemment bien insérés socialement.» A commencer par ceux qui sont censés
incarner l'hygiène et la santé: les sportifs, dont on ne cesse depuis
quelques mois de découvrir les turpitudes. Le dopage des athlètes ne se
limite pas seulement aux anabolisants ou aux hormones stéroïdes, mais fait
aussi largement appel aux substances psychotropes, qu'il s'agisse des
tennismen contrôlés à la cocaïne, des footballeurs au cannabis ou des
coureurs aux amphétamines. Sans parler de tous les amateurs qui les prennent
pour modèles dans ce domaine aussi.

Plus inquiétant encore: le recours au dopage est en train de s'étendre au
monde du travail. «Les salariés, en particulier les cadres et les
professions soumises à un haut niveau de stress et de compétition, ont de
plus en plus recours au comprimé qui soulage, stimule, supprime le sommeil
ou réduit le stress», affirme Patrick Laure, chercheur au laboratoire de
physiologie du CHU de Nancy. Publiée dans la revue Thérapie, son étude
révèle que de 12 à 18% des Français s'administrent eux-mêmes et sans avis
médical des produits dopants, chiffre qui atteint 25% pour les cadres. Des
résultats qui confirment une enquête réalisée en 1995 par l'Institut de
médecine du travail du département du Nord et concernant 2 000 salariés, qui
montrait que 17,5% d'entre eux présentaient dans leurs urines des traces de
cannabis, de tranquillisants ou d'amphétamines.

Le phénomène est apparu dans les sociétés multinationales, généralement
américaines, et s'étend aujourd'hui à nombre d'entreprises françaises. Aux
Etats-Unis, on compterait 1 million d'individus recourant aux stéroïdes
anabolisants en dehors de toute pratique sportive, simplement pour améliorer
leur apparence physique et se sentir plus «dynamiques». «C'est une
population très bien informée, qui dispose de suffisamment de relations pour
se procurer les produits», note Patrick Laure. Exemples: pour rester éveillé
au volant, ce voyageur de commerce prend du Sudafed, un médicament
normalement destiné à traiter le rhume mais qui, à haute dose, se transforme
en stimulant. Pour boucler un dossier urgent, ce responsable d'une grande
centrale d'achats absorbe du modafinil, une molécule utilisée par les
soldats pendant la guerre du Golfe, qui permet de veiller jusqu'à soixante
heures d'affilée sans altération des capacités intellectuelles. Ce créatif
d'une agence de publicité avoue, pour sa part, prendre de l'Hydergine, un
médicament utilisé dans les services d'urgence et en gériatrie, qui favorise
l'oxygénation du cerveau et serait censé améliorer les capacités
intellectuelles.

La pharmacopée de la performance vient récemment de s'enrichir d'un nouveau
produit qui devrait connaître un grand succès parmi les businessmen victimes
du trac dans les réunions: le Seroxat, un antidépresseur lancé voilà
quelques semaines sur le marché américain pour soigner les «syndromes de
phobie sociale», autrement dit la timidité! «Les responsables hiérarchiques
dans les entreprises font souvent preuve d'une très grande tolérance, quand
ils ne suscitent pas carrément ces pratiques, explique Patrick Laure. Même
dopé aux amphétamines ou à la cocaïne, un cadre ne sera pas jugé déviant
tant qu'il reste productif.»

«Nous sommes entrés dans une société marquée par l'obsession de la réussite
individuelle et du culte de la performance, qui exige de chacun prise de
risques et maîtrise de soi», explique Alain Ehrenberg. Dans son dernier
livre, La Fatigue d'être soi, le sociologue retrace l'histoire de la
dépression en montrant que celle-ci, loin d'être liée à la misère économique
ou sociale, est en fait une pathologie du changement et des mutations de la
société: «Si les drogues traditionnelles permettent de nous évader dans
l'irréalité, les médicaments psychotropes sont là pour nous aider à
affronter la réalité.» Ce que le psychiatre Edouard Zarifian dénonce comme
la «médicalisation de l'existentiel», qui se traduit par un recours de plus
en plus fréquent à la pharmacologie pour pallier les difficultés sociales et
relationnelles des individus.

Glissement vers les usages non médicaux
La France est, on le sait, au premier rang des pays européens pour la
consommation de psychotropes: plus de 120 millions de boîtes de
tranquillisants, somnifères et antidépresseurs sont prescrites chaque année,
soit deux ou trois fois plus qu'en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Selon
une enquête de l'Insee, plus de 11% des Français adultes en consomment de
manière régulière. Cette banalisation favorise le glissement vers les usages
non médicaux. Nous prenons des somnifères pour anesthésier nos tensions, du
Prozac pour combattre le vague à l'âme, du Viagra pour assurer au lit. Et
pourquoi pas de la cocaïne pour mieux travailler et de l'ecstasy les jours
de fête? Parce que le plaisir ou l'efficacité se paient, parfois, très cher.
Il n'existe aujourd'hui aucun psychotrope, légal ou interdit, totalement
dépourvu d'effets secondaires et surtout qui ne soit pas susceptible
d'entraîner la dépendance. Pourtant, contrairement à une idée répandue, ce
risque d'esclavage n'est pas forcément lié à la nature du produit. Il dépend
aussi de l'individu: tous les consommateurs de drogues ne deviennent pas des
toxicomanes. Certains sont naturellement imperméables au produit, qui ne
leur procurera aucune sensation, ou alors des effets désagréables. D'autres
y sont très sensibles et s'accrochent vite. On a aussi remarqué que la même
substance n'agit pas de la même façon selon le contexte de son absorption:
tous les spécialistes de la douleur s'accordent à reconnaître que les
malades dont on soulage les souffrances à la morphine dans les hôpitaux ne
deviennent pratiquement jamais dépendants.

Les mécanismes de ce que les chercheurs appellent l'addiction commencent
aujourd'hui à être mieux connus. Les neurobiologistes ont ainsi mis en
évidence le rôle essentiel de la dopamine, un neurotransmetteur qui contrôle
notamment l'humeur et les sensations de plaisir. Tabac, cannabis, alcool,
ecstasy: toutes les drogues agissent sur la production de cette molécule
dans le cerveau en activant un «circuit de la récompense». Mais la
nourriture, l'orgasme, le stress ou l'exercice physique déclenchent le même
phénomène à des degrés divers. La dépendance se définit désormais comme une
relation pathologique non plus seulement avec une substance, mais avec un
comportement, qu'il s'agisse de boulimie, d'alcoolisme, de sexualité ou de
jeu compulsifs. Les neurologues ont ainsi observé, chez l'homme comme chez
l'animal, deux catégories d'individus correspondant à deux profils
psychologiques antagonistes: ceux qui évitent les sensations intenses, la
nouveauté et le stress, et ceux qui au contraire les recherchent en
permanence. Il se trouve que ces derniers ont un niveau plus élevé de
dopamine dans le système nerveux. Lorsque
sur ce sujet
  • actualite : Les raves et les free-parties
  • savezvous : Ecstasy : le testing est un piège
  • actualite : Ecstasy : Questions-réponses
  • celui-ci baisse, ils ressentent
    aussitôt le besoin impérieux de le faire remonter, soit naturellement, en se
    donnant des émotions fortes, soit artificiellement, en absorbant des
    substances qui stimuleront la production du neuromédiateur.

    On comprend dès lors qu'il ne suffit pas de supprimer la drogue pour que le
    toxicomane décroche, car il aura tendance à compenser d'une autre façon son
    déséquilibre. «Il faut agir non pas sur les produits, mais sur les
    situations qui engendrent la dépendance, estime le Dr Eric Fromberg,
    neurophysiologiste à l'institut de la santé mentale d'Utrecht, aux Pays-Bas.
    Voilà quelques années, nous avons constaté une explosion du dopage aux
    amphétamines parmi les chauffeurs routiers hollandais. On a aussitôt
    interdit ces produits et puni les contrevenants de lourdes amendes, mais
    cela n'a servi à rien. Jusqu'au jour où l'on a installé des disques
    enregistreurs dans chaque camion pour contrôler les horaires de conduite: la
    pression des patrons sur les chauffeurs s'est relâchée et le problème de
    dopage a subitement disparu...»

    «Les drogues ne sont pas un problème: c'est leur usage que nous ne savons
    pas maîtriser», martèle Alexander Shulgin devant l'auditoire ébahi de la
    conférence d'Amsterdam. Le vieux chimiste débonnaire a travaillé dix ans
    pour la firme Dow Chemicals avant de fonder son propre laboratoire, où il
    s'est consacré à la fabrication de nouveaux psychotropes. L'ecstasy, dont on
    lui attribue à tort la paternité, a en fait été inventé en 1914 par
    d'obscurs chimistes allemands de la société Merck. Il s'agissait d'un
    médicament destiné aux cures d'amaigrissement, qui ne sera d'ailleurs pas
    commercialisé, jusqu'à ce que Shulgin en redécouvre la formule, en 1977, et
    la popularise auprès des psychothérapeutes et des étudiants. En 1994, le
    chimiste américain s'est vu retirer sa licence de la Food and Drug
    Administration (FDA) - qui lui permettait de travailler sur des substances
    interdites - à la suite de la publication de deux livres à la gloire des
    hallucinogènes. Ses recherches ont alors pris fin, du moins officiellement.
    Mais cela n'a pas empêché la vague des drogues synthétiques, dont la fameuse
    pilule d'ecstasy, qu'il a remis au goût du jour, de se répandre dans le
    monde entier, reléguant les hallucinogènes classiques, tirés des plantes, au
    rang d'antiquités.

    Aujourd'hui, le marché des stupéfiants connaît une double évolution. L'usage
    de la drogue traditionnelle des toxicomanes, l'héroïne, est en baisse: on se
    pique et on se piquera de moins en moins. Car la «blanche» est démodée par
    l'inexorable montée en puissance des nouvelles molécules sortant des
    laboratoires, qu'on avale facilement, «proprement», comme un cachet contre
    l'ennui, en occultant presque qu'il s'agit d'une drogue. Fer de lance de
    cette invasion, la fameuse mdma, nom scientifique de l'ecstasy, qui a été
    finalement classée en 1985 dans la liste des produits stupéfiants. Interdite
    à la vente et à la consommation, elle n'en prospère pas moins en Europe
    comme sous-produit de la culture techno. Le tout récent rapport annuel de
    l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD), qui fait référence en matière
    d'analyse sur l'usage et le trafic de stupéfiants, note que «l'ecstasy est
    la drogue qui connaît la plus forte progression dans l'Union européenne
    depuis le milieu des années 90, et notamment chez les moins de 25 ans». Des
    sondages réalisés auprès de clients des discothèques d'Amsterdam, en 1995,
    ont montré que 52% d'entre eux avaient déjà gobé la pilule magique, dont 41%
    au cours de l'année précédente.

    En France, une enquête réalisée par le service des armées auprès d'un
    échantillon de 2 800 appelés âgés de 20 ans fait apparaître que 3,9% ont
    déjà expérimenté la mdma et que 1,2% sont des utilisateurs réguliers. Soit
    un pourcentage global de 5,1% de jeunes qui en ont consommé au moins une
    fois. Les saisies effectuées par les services douaniers illustrent cette
    explosion: 400 000 cachets ont été récupérés près de Dunkerque, le 28
    octobre dernier, à bord d'un poids lourd qui s'apprêtait à gagner la
    Grande-Bretagne. Les deux tiers de ces comprimés contiennent un produit de
    nouvelle génération, la diméthoxy-bromamphétamine (dob), une molécule dont
    la puissance est cent fois supérieure à la mdma classique.

    L'ecstasy est, il est vrai, une molécule de synthèse aux effets multiples.
    Elle décuple l'énergie physique, tout en ayant des effets désinhibants et
    euphorisants. Selon la recette du chimiste qui la fabrique, le comprimé peut
    procurer des sensations totalement différentes. Conditionné, en France, sous
    forme de pilules tamponnées d'un sigle détourné d'une grande marque - une
    chaîne de fast-food, un constructeur automobile, un célèbre fabricant de
    chaussures de sport - le stupéfiant se donne toutes les apparences d'un
    médicament anodin. Mais les études réalisées par l'Inserm montrent que la
    molécule peut avoir des effets désastreux: sa prise répétée entraînerait une
    dégradation irréversible de certains neurones et serait susceptible de
    déclencher des hépatites, des hyperthermies et des problèmes psychologiques
    profonds: dépression, psychose... Mais ces effets secondaires restent très
    difficiles à évaluer. D'abord, parce qu'il existe très peu de recherches
    menées dans ce domaine sur des utilisateurs humains - la plupart des données
    toxicologiques proviennent d'expériences sur les animaux. Ensuite, parce
    qu'il est souvent impossible de déterminer la composition exacte du produit
    ingurgité: les tests pratiqués par les équipes de Médecins du monde dans le
    milieu des raves montrent en effet que les pilules vendues sous le manteau
    contiennent très souvent autre chose que de l'ecstasy (amphétamines, lsd,
    caféine, voire simple excipient) et qu'elles sont fréquemment associées à la
    prise d'alcool, de cannabis et de tranquillisants...

    «Cambriolages sexuels»
    D'autres molécules de synthèse, souvent issues de grands laboratoires
    pharmaceutiques et détournées de leur usage premier, commencent à grignoter
    le marché de l'ecstasy avec un certain succès. C'est le cas du
    gamma-hydroxy-butirate (GHB), mis au point en 1960, à Paris, par le Pr Henri
    Laborit. Cet ex-médicament, en fait un anxiolytique, était encore récemment
    disponible dans les officines sur présentation d'une ordonnance. Il est
    désormais consommé par certains toxicomanes pour ses effets «planants».

    Présenté en poudre, en gélule ou sous forme liquide, le GHB est un produit
    prisé pour les «cambriolages sexuels». Dissimulé dans une boisson, il est
    facilement absorbé par la victime potentielle, qui perd le souvenir du viol
    qu'elle a subi. Commercialisé sous l'appellation «spécial K», ce nouveau
    psychotrope fait courir un risque d'overdose chimique ou de coma, en
    particulier s'il est absorbé avec de l'alcool. Mais le «spécial K» est à son
    tour en concurrence avec l'un de ses dérivés, la Kétamine, qui était à
    l'origine un anesthésiant destiné à l'homme: ses effets indésirables l'ont
    conduite dans la pharmacopée des vétérinaires. Son absorption provoque une
    sensation de «décorporation» et des hallucinations. Ces trois molécules sont
    actuellement les plus répandues sur le marché français. D'autres rôdent,
    mais ne sont pas parvenues à toucher le grand public. C'est le cas du pcp,
    un dérivé du lsd. Ou même du lsd lui-même, revenu des limbes du
    psychédélisme, que l'on trouve, parfois, associé dans des cachets d'ecstasy.
    On le consomme également désormais sur une petite pierre - de type pierre à
    briquet - que l'on glisse sous la langue.

    Question: d'où viennent ces produits qui infestent les discothèques et les
    raves, malgré toutes les interdictions et les mises en garde?
    Paradoxalement, l'invasion du marché de la toxicomanie par les drogues de
    synthèse est à mettre en relation avec l'effondrement du communisme.
    L'écroulement de l'économie étatique dans les pays de l'ex-bloc de l'Est a
    en effet libéré des ingénieurs chimistes à la recherche d'une activité
    lucrative. Par ailleurs, les anciens laboratoires se sont reconvertis,
    semi-clandestinement, dans la production d'amphétamines diverses. Cette
    industrie a fourni un puissant point d'appui aux groupes mafieux qui
    organisent le trafic de molécules de synthèse. Mais la production des
    prétendues «pilules du bonheur» n'est désormais plus, loin de là, limitée
    aux pays de l'Est. Des labos tournent aux Etats-Unis, en Europe et en Asie.
    Selon l'OGD, la Corée du Nord se serait lancée dans la fabrication à grande
    échelle de divers psychotropes pour satisfaire ses besoins en devises:
    essentiellement des stupéfiants destinés au marché japonais. La Chine
    elle-même est suspectée d'avoir pris sa part dans ce trafic. Ce pays est,
    toujours selon l'OGD, le premier producteur mondial d'éphédrine, le
    principal précurseur des amphétamines, qui entre dans leur composition...

    L'approvisionnement ne pose donc pas de problèmes. De nombreux labos
    clandestins, en Europe, ont d'ores et déjà pris le relais des industries
    chimiques dévoyées. Cet éparpillement des lieux de production raccourcit les
    circuits du trafic. Ainsi, une «cuisine» installée aux Pays-Bas peut
    facilement approvisionner le marché français, distant de seulement deux
    frontières internes à l'espace européen. Le marché des nouvelles molécules
    de synthèse bénéficie surtout d'un nouveau tremplin, particulièrement
    efficace: Internet. On trouve sur le réseau les modes de fabrication de bon
    nombre de molécules psychédéliques ainsi que toutes les modifications que
    les drug designers leur apportent régulièrement. Ces chimistes clandestins
    se livrent d'ailleurs à un véritable jeu du chat et de la souris avec les
    policiers. Il suffit en effet de modifier la formule de la molécule pour que
    le nouveau produit échappe à la liste des substances stupéfiantes dressée
    par l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), basé à
    Vienne, et qu'ainsi son trafic ne soit plus répréhensible...

    Au-delà des stupéfiants proprement dits, d'autres réseaux, plus informels,
    se sont désormais spécialisés dans la distribution parallèle de psychotropes
    classiques. Pharmaciens indélicats, visiteurs médicaux peu scrupuleux, vols
    dans les réserves d'hôpitaux et de cliniques alimentent ce marché très
    juteux. On peut y trouver des produits aussi divers que la Ritaline, un
    dérivé d'amphétamines censé avoir un effet calmant sur les enfants agités et
    souffrant de troubles de l'attention. Ce médicament contesté est utilisé à
    grande échelle aux Etats-Unis - près de 4 millions d'enfants de 12 à 18 ans
    sont traités à la Ritaline - et commence à l'être en France. Il est devenu
    une drogue de rue outre-Atlantique. Les comprimés, réduits en poudre et
    sniffés, voire dilués dans de l'eau et injectés en intraveineuse, se vendent
    sous le manteau dix fois leur prix dans les quartiers chauds de New York,
    Detroit ou Chicago.

    Autre médicament détourné de son usage: le Rohypnol (flunitrazépam), un
    somnifère de la famille des benzodiazépines, fabriqué par la firme suisse
    Hoffmann-La Roche. Délivré en France sur ordonnance, il est interdit aux
    Etats-Unis, où son usage est pourtant de plus en plus répandu. Il est très
    recherché par les toxicomanes, car il provoque un trip de courte durée dans
    les situations de sevrage. Il a la propriété d'effacer, chez certains
    sujets, la mémoire récente et de lever les inhibitions, ce qui lui a valu,
    comme le GHB, dont il est proche, le surnom de «date rape drug», la drogue
    du viol parfait. Plus de 10 millions de comprimés ont été saisis par la
    police dans le monde entier en 1996...

    Citons ensuite le Temazepan, plus connu sous le nom de Valium, ou le
    Clobenzorex, une molécule de type amphétamines. Celle-ci est utilisée dans
    le traitement de l'obésité, mais ses propriétés stimulantes et euphorisantes
    en font un produit apprécié par certains toxicomanes.

    (...)Mais qui inventera les rites capables, dans nos sociétés complexes,
    d'encadrer l'usage de ces pilules? Comment fixer des règles dans une période
    où la désocialisation progresse, où le sentiment collectif s'estompe?
    Comment espérer, enfin, le contrôle social des stupéfiants alors que
    d'autres problèmes, comme l'alcoolisme, ne sont toujours pas maîtrisés? Si
    un monde sans drogues demeure de toute évidence une utopie, un monde qui en
    contrôlerait l'usage de façon cohérente n'est pas loin d'en être une
    également. La réponse à la déferlante des molécules de synthèse est donc
    difficile à trouver. Il faut cependant en trouver une, même imparfaite. Il y
    a urgence, car, si rien n'est fait, ces pilules occuperont les têtes tandis
    que les énormes produits financiers des systèmes mafieux gangrèneront les
    économies et, à terme, les Etats. La drogue aura alors pris le pouvoir.

    par Laurent Chabrun, Gilbert Charles






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    à voire aussi sur ce sujet
    un site
    Le Quotidien du médecin
    http://www.quotimed.com/
    La présence sur le web d'un grand quotidien médical français est d'autant plus méritoire que la presse médicale française accuse un retard évident. Son moteur de recherche vous permettra d'accéder à une riche base de données d'article sur les sujets qui nous intéressent. (Tapez " toxicomanie " ou " drogue " par exemple). Les questions que se posent le quotidien n'en démontrent pas mois la nécessité du débat sur la drogue entre scientifiques. Le Quotidien réclame la dépénalisation du cannabis en vue d'un usage médical. Sachez faire le tri !
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