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TEMOIGNAGE
La drogue,
un plaisir qui conduit à l'enfer

Par Jean-Pierre Counil, officier de police judiciaire

J'exerce mes fonctions de policier dans la région parisienne depuis quatorze ans, dont sept ans dans la banlieue sud de Paris. Ma première affectation m'a conduit dans un commissariat de police en tant qu'inspecteur de police. Actuellement je suis à l'Office central des stupéfiants.

Drogue et délinquance

Très rapidement, j'ai constaté qu'une grande partie de la délinquance était liée à la drogue : vols de voitures, vols d'accessoires automobiles, cambriolages, vols avec violences, agressions, règlements de comptes, etc. Souvent, j'ai été confronté aux toxicomanes et aux "dealers " de rue. Avec horreur, j 'ai vu la souffrance, la prostitution, la luxure, la déchéance physique et psychologique; que ceci avait, parfois, une odeur, un goût de mort.

Un piège mortel

Plusieurs cas me sont encore présents à l'esprit, en voici quelques-uns.

Une nuit d'hiver, suite à un appel téléphonique, nous découvrons le corps inanimé d'une adolescente de quatorze ans. Elle est allongée sur le sol. Le SAMU tente désespérément de la ramener à la vie. Hélas, le corps se refroidit jusqu'à la mort. Près de sa tête, je découvre une boule de coton et un flacon de trichloréthylène. Le médecin du SAMU me précise qu'il a trouvé le corps de l'enfant par terre et qu'une poignée de coton obstruait sa bouche. L'adolescente se droguait au trichlo et ce soir la dose avait été trop forte.

Son père, elle ne l'avait pas connu. Au moment du drame, sa mère était en vacances avec son compagnon. L'adolescente, passant de foyer d'accueil en foyer d'accueil, avait découvert une drogue enivrante qui lui permettait d'oublier sa solitude et le mal de vivre...

Un autre événement tout aussi dramatique s'est déroulé au sein d'une famille vivant sans problème apparent un couple assez âgé avec leur fils de vingt et un ans. Un soir, la mère découvre son mari agonisant dans le couloir de la maison. Dès les premières investigations, nous trouvons le fils dans sa chambre, allongé sur son lit. Celui-ci paraît somnoler, le visage très pâle. Sur le meuble de chevet sont posés une seringue, une petite cuillère, un petit paquet et un briquet. Rapidement, je vois sur l'un de ses bras dénudés, la présence d'une injection récente. Il est encore sous l'effet de l'héroïne qu'il vient de prendre. Plus tard, revenu à un état " normal ", il reconnaît qu'il est l'agresseur de son père après l'avoir frappé violemment avec un marteau. Les raisons de ce drame le fils était héroïnomane depuis plusieurs semaines. Les parents ayant appris la situation et ne désirant pas qu'il commette d'actes délictueux lui fournissaient régulièrement de l'argent pour acheter sa drogue, soit 200 francs tous les deux jours. Mais ce soir-là, le manque de la drogue est plus fort que tout. Il demande à son père de lui donner encore plus d'argent. Les 200 francs ne suffisent plus. Le père, excédé, refuse. Dans un accès de folie son fils descend à la cave, récupère un marteau puis frappe sauvagement son père et lui dérobe son portefeuille. Il abandonne son père et part dans le centre ville acheter plusieurs doses d'héroïne. Il revient à la maison, va dans sa chambre, s'injecte le produit puis s'allonge sur son lit. La drogue fait l'effet, le plaisir monte et il n'entend pas son père qui appelle à l'aide...

Ces deux exemples sont tragiques. Heureusement peu fréquents, ils montrent les excès graves auxquels peut mener la drogue.

Je pourrais citer le cas de cette fille d'un couple de médecins, qui très tôt a sombré dans la toxicomanie à l'héroïne (quinze ans) et est décédée à l'âge de vingt et un ans du sida. Celui d'un bébé demeuré à plusieurs reprises sans soins, sans alimentation, pendant tout un week-end, alors que ses parents s'injectaient de l'héroïne devant lui. Ou celui de cet adolescent de dix-sept ans portant par provocation un tee-shirt sur lequel étaient imprimés les mots suivants "Demain j'arrête. " Cet adolescent est mort quelque temps plus tard d'une surdose. Peu de temps avant, il faisait le tour de ses "amis" toxicomanes et récupérait des petits morceaux de coton qui avaient servi à filtrer l'héroïne mélangée à l'eau. Ensuite il mettait tous ces cotons souillés dans un récipient, ajoutait de l'eau et se faisait une injection. Ce jeune toxicomane pratiquait de la sorte car il n'avait pas assez d'argent pour acheter ses doses et n'avait plus assez de force pour commettre des délits rémunérateurs.

D'autres toxicomanes deviennent à leur tour des dealers. Dans un premier temps, pour financer leur consommation personnelle, puis très rapidement, ils constatent que ce "deal" rapporte beaucoup plus d'argent en peu de temps et avec peu d'effort. Ainsi je me rappelle l'un d'eux qui écoulait une trentaine de doses par jour (petit dealer !), lui permettant de dégager un bénéfice de 1 500 francs par jour! En plus de l'héroïne, il était devenu dépendant de l'argent facile.

Les séquelles de l'ecstasy

Actuellement en France, un autre phénomène m'inquiète car il prend de plus en plus d'ampleur parmi les jeunes la consommation d'ecstasy, le plus souvent à l'occasion de "rave-party ". Ainsi, à l'écoute de musique techno, certains jeunes (les "gobeurs ") avalent des comprimés contenant une molécule dont l'effet essentiel recherché est la désinhibition. C'est ainsi qu'ils font la "teuf" (la fête) le temps d'un week-end, pour ressentir pleinement dans tout leur corps les vibrations de la musique. Sous l'effet de cette drogue, ils perçoivent leur entourage gentil et agréable, pouvant alors accepter tout de leur éventuel partenaire. La volonté consciente de l'individu est diminuée, voire annihilée. À plus ou moins long terme, la consommation régulière d'ecstasy entraîne des séquelles parfois graves telles qu'œdèmes cérébraux, nécroses hépatiques, sans oublier des névroses plus ou moins chroniques.

En Grande-Bretagne où le phénomène est plus ancien, ces cinq dernières années, au moins soixante adolescents sont décédés à la suite de consommation d'ecstasy; morts pour la plupart d'épuisement! En effet, sous l'effet de l'ecstasy, on peut danser pendant plus de vingt heures jusqu'à entrer en transe, sans se reposer, sans se réhydrater, etc.

En France, plus de 160 000 héroïnomanes recherchent quasi quotidiennement leur dose, plusieurs centaines de milliers de consommateurs occasionnels de cannabis (shit, haschich), plusieurs dizaines de milliers de consommateurs d'ecstasy, sans oublier les usagers de cocaïne, de LSD, ou de cocktails psychotropes, associés souvent à l'alcool, afin de potentialiser les effets recherchés. Quelle que soit la raison de leur quête - curiosité, recherche d'évasion ou bien poursuite de performances physiques, sexuelles, intellectuelles, je n'ai jamais rencontré de toxicomanes heureux.

Cette quête incessante du plaisir, parfois approché pendant de furtifs instants, a toujours pour conséquence nombre de souffrances en tout genre. Plusieurs toxicomanes m'ont souvent demandé d'être le témoin de leur drame et de dire aux autres qu'ils ne doivent jamais commencer à se droguer car ils ne trouveront que la galère et l'enfer.

Dépénaliser : un faux débat

Doit-on dépénaliser, légaliser l'usage des drogues ou de certaines drogues ? Non ! Ceci est un faux débat. En France, nous avons déjà nos drogues légales (Tabac, alcool, etc.), dont les conséquences en termes de santé publique sont désastreuses. Combien de maladies, de souffrances, de morts sont liées à l'usage de ces drogues légales? Rendent-elles plus heureux? Non! Pourquoi donc ajouter d'autres drogues, les rendre plus accessibles?

Informer pour responsabiliser

En cette période de difficultés en tout genre, où les jeunes ont tendance à perdre leurs repères, ont du mal à se projeter dans l'avenir, ce ne serait pas leur rendre service que de leur faciliter l'accès à d'autres drogues. Ces plaisirs utopiques, irréels, ne conduisent pas au bonheur mais à la mort. Les expériences "libérales ", ponctuelles, pratiquées dans quelques pays ont rapidement montré leurs limites. Le résultat est sans appel plus on facilite l'accès à un produit, plus on favorise le développement de sa consommation. Toutefois, la répression (essentiellement de l'offre) n'est plus la seule réponse à la lutte contre ce fléau qui touche surtout les jeunes de dix-sept à vingt-six ans (85 % des toxicomanes). C'est aussi en pratiquant la prévention, en informant tout un chacun écoliers de tout âge, lycéens, étudiants, professeurs, parents, institutions diverses, etc. Il faut informer pour responsabiliser, pour être à l'écoute de l'autre, pour communiquer avec lui, pour le comprendre et lui faire comprendre. En effet, souvent c'est le dealer rencontré à la sortie d'un établissement scolaire ou au bas d'un immeuble qui a été le seul à écouter sa future victime et à lui tendre la main contenant la première dose. Il n'est pas question de rejeter ceux qui ont succombé à la tentation. Dans leur grande majorité, ils sont en état de souffrance physique et psychologique. Ils ont besoin d'aide et non pas qu'on leur donne encore plus de drogue; les aider à s'en sortir, à vivre libre, en les soignant et en les insérant dans notre société.

Le monde face à la drogue

L'ensemble des pays est confronté au problème des stupéfiants, qu'ils soient producteurs, zones de transit ou Consommateurs.

Une façon de lutter contre ce fléau est de s'attaquer à l'offre, c'est-à-dire à la production et aux réseaux de distribution. Les zones de culture, la transformation, le transport, l'exportation, l'importation et la vente sont entre les mains de groupes mafieux fort bien structurés.

Les principales drogues consommées dans le monde sont élaborées à partir de plantes qui sont cultivées dans des pays connaissant des difficultés (économiques, sociales, politiques, etc.). Les "paysans" de ces régions, attirés par des productions plus rentables que les cultures vivrières, se sont lancés dans l'exploitation de la coca, du pavot à l'opium et du cannabis. Afin de survivre et, dans le meilleur des cas, vivre mieux, les ouvriers de ces terres ont été de plus en plus nombreux à succomber.

Les mafias et les cartels ont tout d'abord incité aux cultures de ces plantes puis les ont fermement encadrées, aidés en cela par des groupes paramilitaires. Bien sûr, ces cultures rapportent plus au paysan, mais souvent il se retrouve perdant car les biens de consommation qui lui sont nécessaires sont vendus par ces mêmes groupes mafieux à des prix très onéreux!

Dans les lieux de production, il n'est pas rare de rencontrer des enfants utilisés et exploités. Dans quelques pays sud-américains, des jeunes de sept à quinze ans foulent pieds nus dans une fosse, pendant plusieurs heures, des feuilles de coca mélangées à de l'acide et du kérosène. Leur salaire? Un peu d'argent et de la drogue pour leur consommation. D'autres plus âgés sont transformés en tueurs (sicarios) pour exécuter des "contrats" dont les victimes sont le plus souvent des récalcitrants ou des opposants à ces trafics.

Chaque année, plusieurs milliers de tonnes de produits chimiques toxiques sont utilisées pour la fabrication des drogues. Toutes ces substances chimiques (acide sulfurique, tartrique, chlorhydrique, anhydride acétique, kérosène, acétone, éther, etc.) sont ensuite déversées dans la nature, polluant de très nombreux cours d'eaux, nappes phréatiques, détruisant chaque année des centaines d'essences d'arbres, etc.

De véritables économies parallèles se mettent en place et couvrent le monde au point de déstabiliser quelques pays. Chaque année, le chiffre d'affaires issu du trafic de drogue ne cesse de croître en 1990, 100 milliards de dollars; en 1995, 500 milliards de dollars.

Depuis l'effondrement du bloc soviétique, plusieurs centaines de chimistes de l'ex-URSS sont employés par les groupes mafieux afin de produire des drogues synthétiques amphétamines, ecstasy, LSD, etc.

Puissantes au point de peser sur l'avenir d'un pays, les mafias de la drogue s'enrichissent,s'intéressent au pouvoir, exploitent la misère, organisent et distribuent la mort.

Extrait de Drogues, Eglise et Société, Commission sociale de l'épiscopat, Centurion/Cerf, 1997