J'exerce
mes fonctions de policier dans la région parisienne depuis quatorze
ans, dont sept ans dans la banlieue sud de Paris. Ma première
affectation m'a conduit dans un commissariat de police en tant
qu'inspecteur de police. Actuellement je suis à l'Office central
des stupéfiants.
Drogue
et délinquance
Très rapidement,
j'ai constaté qu'une grande partie de la délinquance était liée
à la drogue : vols de voitures, vols d'accessoires automobiles,
cambriolages, vols avec violences, agressions, règlements de comptes,
etc. Souvent, j'ai été confronté aux toxicomanes et aux "dealers
" de rue. Avec horreur, j 'ai vu la souffrance, la prostitution,
la luxure, la déchéance physique et psychologique; que ceci avait,
parfois, une odeur, un goût de mort.
Un piège
mortel
Plusieurs
cas me sont encore présents à l'esprit, en voici quelques-uns.
Une nuit d'hiver,
suite à un appel téléphonique, nous découvrons le corps inanimé
d'une adolescente de quatorze ans. Elle est allongée sur le sol.
Le SAMU tente désespérément de la ramener à la vie. Hélas, le
corps se refroidit jusqu'à la mort. Près de sa tête, je découvre
une boule de coton et un flacon de trichloréthylène. Le médecin
du SAMU me précise qu'il a trouvé le corps de l'enfant par terre
et qu'une poignée de coton obstruait sa bouche. L'adolescente
se droguait au trichlo et ce soir la dose avait été trop forte.
Son père,
elle ne l'avait pas connu. Au moment du drame, sa mère était en
vacances avec son compagnon. L'adolescente, passant de foyer
d'accueil en foyer d'accueil, avait découvert une drogue enivrante
qui lui permettait d'oublier sa solitude et le mal de vivre...
Un autre événement
tout aussi dramatique s'est déroulé au sein d'une famille vivant
sans problème apparent un couple assez âgé avec leur fils de vingt
et un ans. Un soir, la mère découvre son mari agonisant dans le
couloir de la maison. Dès les premières investigations, nous trouvons
le fils dans sa chambre, allongé sur son lit. Celui-ci paraît
somnoler, le visage très pâle. Sur le meuble de chevet sont posés
une seringue, une petite cuillère, un petit paquet et un briquet.
Rapidement, je vois sur l'un de ses bras dénudés, la présence
d'une injection récente. Il est encore sous l'effet de l'héroïne
qu'il vient de prendre. Plus tard, revenu à un état " normal ",
il reconnaît qu'il est l'agresseur de son père après l'avoir frappé
violemment avec un marteau. Les raisons de ce drame le fils était
héroïnomane depuis plusieurs semaines. Les parents ayant appris
la situation et ne désirant pas qu'il commette d'actes délictueux
lui fournissaient régulièrement de l'argent pour acheter sa drogue,
soit 200 francs tous les deux jours. Mais ce soir-là, le manque
de la drogue est plus fort que tout. Il demande à son père de
lui donner encore plus d'argent. Les 200 francs ne suffisent plus.
Le père, excédé, refuse. Dans un accès de folie son fils descend
à la cave, récupère un marteau puis frappe sauvagement son père
et lui dérobe son portefeuille. Il abandonne son père et part
dans le centre ville acheter plusieurs doses d'héroïne. Il revient
à la maison, va dans sa chambre, s'injecte le produit puis s'allonge
sur son lit. La drogue fait l'effet, le plaisir monte et il n'entend
pas son père qui appelle à l'aide...
Ces deux exemples
sont tragiques. Heureusement peu fréquents, ils montrent les excès
graves auxquels peut mener la drogue.
Je pourrais
citer le cas de cette fille d'un couple de médecins, qui très
tôt a sombré dans la toxicomanie à l'héroïne (quinze ans) et est
décédée à l'âge de vingt et un ans du sida. Celui d'un bébé demeuré
à plusieurs reprises sans soins, sans alimentation, pendant tout
un week-end, alors que ses parents s'injectaient de l'héroïne
devant lui. Ou celui de cet adolescent de dix-sept ans portant
par provocation un tee-shirt sur lequel étaient imprimés les mots
suivants "Demain j'arrête. " Cet adolescent est mort quelque temps
plus tard d'une surdose. Peu de temps avant, il faisait le tour
de ses "amis" toxicomanes et récupérait des petits morceaux de
coton qui avaient servi à filtrer l'héroïne mélangée à l'eau.
Ensuite il mettait tous ces cotons souillés dans un récipient,
ajoutait de l'eau et se faisait une injection. Ce jeune toxicomane
pratiquait de la sorte car il n'avait pas assez d'argent pour
acheter ses doses et n'avait plus assez de force pour commettre
des délits rémunérateurs.
D'autres
toxicomanes deviennent à leur tour des dealers. Dans un premier
temps, pour financer leur consommation personnelle, puis très
rapidement, ils constatent que ce "deal" rapporte beaucoup plus
d'argent en peu de temps et avec peu d'effort. Ainsi je me rappelle
l'un d'eux qui écoulait une trentaine de doses par jour (petit
dealer !), lui permettant de dégager un bénéfice de 1 500 francs
par jour! En plus de l'héroïne, il était devenu dépendant de l'argent
facile.
Les séquelles
de l'ecstasy
Actuellement
en France, un autre phénomène m'inquiète car il prend de plus
en plus d'ampleur parmi les jeunes la consommation d'ecstasy,
le plus souvent à l'occasion de "rave-party ". Ainsi, à l'écoute
de musique techno, certains jeunes (les "gobeurs ") avalent des
comprimés contenant une molécule dont l'effet essentiel recherché
est la désinhibition. C'est ainsi qu'ils font la "teuf" (la fête)
le temps d'un week-end, pour ressentir pleinement dans tout leur
corps les vibrations de la musique. Sous l'effet de cette drogue,
ils perçoivent leur entourage gentil et agréable, pouvant alors
accepter tout de leur éventuel partenaire. La volonté consciente
de l'individu est diminuée, voire annihilée. À plus ou moins long
terme, la consommation régulière d'ecstasy entraîne des séquelles
parfois graves telles qu'œdèmes cérébraux, nécroses hépatiques,
sans oublier des névroses plus ou moins chroniques.
En Grande-Bretagne
où le phénomène est plus ancien, ces cinq dernières années, au
moins soixante adolescents sont décédés à la suite de consommation
d'ecstasy; morts pour la plupart d'épuisement! En effet, sous
l'effet de l'ecstasy, on peut danser pendant plus de vingt heures
jusqu'à entrer en transe, sans se reposer, sans se réhydrater,
etc.
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En France, plus
de 160 000 héroïnomanes recherchent quasi quotidiennement leur dose,
plusieurs centaines de milliers de consommateurs occasionnels de
cannabis (shit, haschich), plusieurs dizaines de milliers de consommateurs
d'ecstasy, sans oublier les usagers de cocaïne, de LSD, ou de cocktails
psychotropes, associés souvent à l'alcool, afin de potentialiser
les effets recherchés. Quelle que soit la raison de leur quête -
curiosité, recherche d'évasion ou bien poursuite de performances
physiques, sexuelles, intellectuelles, je n'ai jamais rencontré
de toxicomanes heureux.
Cette quête
incessante du plaisir, parfois approché pendant de furtifs instants,
a toujours pour conséquence nombre de souffrances en tout genre.
Plusieurs toxicomanes m'ont souvent demandé d'être le témoin de
leur drame et de dire aux autres qu'ils ne doivent jamais commencer
à se droguer car ils ne trouveront que la galère et l'enfer.
Dépénaliser
: un faux débat
Doit-on dépénaliser,
légaliser l'usage des drogues ou de certaines drogues ? Non ! Ceci
est un faux débat. En France, nous avons déjà nos drogues légales
(Tabac, alcool, etc.), dont les conséquences en termes de santé
publique sont désastreuses. Combien de maladies, de souffrances,
de morts sont liées à l'usage de ces drogues légales? Rendent-elles
plus heureux? Non! Pourquoi donc ajouter d'autres drogues, les rendre
plus accessibles?
Informer
pour responsabiliser
En cette période
de difficultés en tout genre, où les jeunes ont tendance à perdre
leurs repères, ont du mal à se projeter dans l'avenir, ce ne serait
pas leur rendre service que de leur faciliter l'accès à d'autres
drogues. Ces plaisirs utopiques, irréels, ne conduisent pas au bonheur
mais à la mort. Les expériences "libérales ", ponctuelles, pratiquées
dans quelques pays ont rapidement montré leurs limites. Le résultat
est sans appel plus on facilite l'accès à un produit, plus on favorise
le développement de sa consommation. Toutefois, la répression
(essentiellement de l'offre) n'est plus la seule réponse à la lutte
contre ce fléau qui touche surtout les jeunes de dix-sept à vingt-six
ans (85 % des toxicomanes). C'est aussi en pratiquant la prévention,
en informant tout un chacun écoliers de tout âge, lycéens, étudiants,
professeurs, parents, institutions diverses, etc. Il faut informer
pour responsabiliser, pour être à l'écoute de l'autre, pour communiquer
avec lui, pour le comprendre et lui faire comprendre. En effet,
souvent c'est le dealer rencontré à la sortie d'un établissement
scolaire ou au bas d'un immeuble qui a été le seul à écouter sa
future victime et à lui tendre la main contenant la première dose.
Il n'est pas question de rejeter ceux qui ont succombé à la tentation.
Dans leur grande majorité, ils sont en état de souffrance physique
et psychologique. Ils ont besoin d'aide et non pas qu'on leur donne
encore plus de drogue; les aider à s'en sortir, à vivre libre, en
les soignant et en les insérant dans notre société.
Le monde
face à la drogue
L'ensemble des
pays est confronté au problème des stupéfiants, qu'ils soient producteurs,
zones de transit ou Consommateurs.
Une façon de
lutter contre ce fléau est de s'attaquer à l'offre, c'est-à-dire
à la production et aux réseaux de distribution. Les zones de culture,
la transformation, le transport, l'exportation, l'importation et
la vente sont entre les mains de groupes mafieux fort bien structurés.
Les principales
drogues consommées dans le monde sont élaborées à partir de plantes
qui sont cultivées dans des pays connaissant des difficultés (économiques,
sociales, politiques, etc.). Les "paysans" de ces régions, attirés
par des productions plus rentables que les cultures vivrières, se
sont lancés dans l'exploitation de la coca, du pavot à l'opium et
du cannabis. Afin de survivre et, dans le meilleur des cas, vivre
mieux, les ouvriers de ces terres ont été de plus en plus nombreux
à succomber.
Les mafias et
les cartels ont tout d'abord incité aux cultures de ces plantes
puis les ont fermement encadrées, aidés en cela par des groupes
paramilitaires. Bien sûr, ces cultures rapportent plus au paysan,
mais souvent il se retrouve perdant car les biens de consommation
qui lui sont nécessaires sont vendus par ces mêmes groupes mafieux
à des prix très onéreux!
Dans les lieux
de production, il n'est pas rare de rencontrer des enfants utilisés
et exploités. Dans quelques pays sud-américains, des jeunes de sept
à quinze ans foulent pieds nus dans une fosse, pendant plusieurs
heures, des feuilles de coca mélangées à de l'acide et du kérosène.
Leur salaire? Un peu d'argent et de la drogue pour leur consommation.
D'autres plus âgés sont transformés en tueurs (sicarios) pour exécuter
des "contrats" dont les victimes sont le plus souvent des récalcitrants
ou des opposants à ces trafics.
Chaque année,
plusieurs milliers de tonnes de produits chimiques toxiques sont
utilisées pour la fabrication des drogues. Toutes ces substances
chimiques (acide sulfurique, tartrique, chlorhydrique, anhydride
acétique, kérosène, acétone, éther, etc.) sont ensuite déversées
dans la nature, polluant de très nombreux cours d'eaux, nappes phréatiques,
détruisant chaque année des centaines d'essences d'arbres, etc.
De véritables
économies parallèles se mettent en place et couvrent le monde au
point de déstabiliser quelques pays. Chaque année, le chiffre d'affaires
issu du trafic de drogue ne cesse de croître en 1990, 100 milliards
de dollars; en 1995, 500 milliards de dollars.
Depuis l'effondrement
du bloc soviétique, plusieurs centaines de chimistes de l'ex-URSS
sont employés par les groupes mafieux afin de produire des drogues
synthétiques amphétamines, ecstasy, LSD, etc.
Puissantes au
point de peser sur l'avenir d'un pays, les mafias de la drogue s'enrichissent,s'intéressent
au pouvoir, exploitent la misère, organisent et distribuent la mort.
Extrait de Drogues, Eglise et Société,
Commission sociale de l'épiscopat, Centurion/Cerf, 1997


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