Dans la 205
bleue immatriculée 44 - Loire-Atlantique -, Manu se réveille.
Il est 10 heures ce lundi 7 août. La chaleur s'abat sur Deaux,
une petite commune du Gard, à 10 kilomètres d'Alès. A côté d'elle,
David, 21 ans, est étendu sur le siège arrière, la tête sur le
tapis de sol, les pieds sur le dossier. Drôle de position pour
dormir. Anthony, 21 ans, et Sylvain, 24 ans, sont encore assoupis
à l'avant. Manu les secoue. David est pâle, son corps est froid.
Elle s'inquiète. La tête encore brouillée par plus de quarante
heures sans sommeil, les deux garçons jettent un oeil sur leur
copain. Ils s'affolent. "Il avait plein de sang dans le
nez. J'ai tout de suite compris qu'il avait fait une overdose",
dit Sylvain, magasinier en intérim. Au son de la techno qui déchire
la campagne depuis quarante-huit heures non-stop, ils tirent le
corps de la voiture. C'est dans l'herbe, au milieu de capsules
de protoxyde d'azote, ces ballons de gaz hilarant, qu'ils tentent
de le ranimer. Massage cardiaque, bouche-à-bouche... Trop tard.
David est mort depuis plusieurs heures.
Comme des
milliers de jeunes, les quatre Nantais étaient venus participer
au Teknival, la rave sauvage organisée en parallèle du festival
techno Helio Colors de Montpellier. Une fête de plus pour ces
habitués des grands rassemblements clandestins où la liberté totale
est le mot d'ordre. C'est sans aucune retenue que les raveurs
s'imprègnent de la musique techno, sensation accrue par la prise
de drogues synthétiques, comme l'ecstasy. Le produit star amplifie
la perception des sens, y compris l'ouïe, et décuple le plaisir
du son. Une communion quasi incontournable pour profiter des
"Taz" (zone autonome temporaire), comme disent les initiés. "C'est
ce laps de temps durant lequel tout est permis, explique Etienne,
un pur et dur de la techno. Les free-parties sont gratuites, indépendantes
et entièrement libres, contrairement aux festivals officiels.
C'est ce qui nous plaît dans ce système. Nous refusons d'être
sponsorisés par McDonald's. En même temps, c'est une organisation
énorme. Une microsociété où circulent des millions de francs."
Des sommes importantes générées par le business de la drogue sont
investies dans le matériel lourd des multiples "sound systems":
camions, groupes électrogènes, lumières, platines, enceintes,
câbles... Max, un jeune traveller dont le rêve est de monter son
propre son, confirme : "C'est clair, la vente des produits
rapporte gros. L.s.d., ecstasy, kétamine, coke... C'est le moteur
du système. Les produits financent une partie du matériel, la
location des camions, les frais d'essence et permettent aussi
de lancer de nouveaux sons. Une bonne partie des recettes est
réinvestie au sein du collectif." Dès leur arrivée dans
le Gard, le dimanche à l'aube après une dizaine d'heures de route,
les jeunes Nantais entrent dans l'ambiance: "En semaine, on ne
fume que des joints mais le week-end, c'est pétage de plombs",
raconte Sylvain. Manu, pour qui c'est la première rave, préfère
rester dans la voiture. Les autres, en revanche, se mêlent aux
12000 personnes déjà éparpillées sur plusieurs hectares. "En teuf,
on se sépare même si on arrive ensemble dit Anthony. C'est l'orgie
là-bas. Chacun fait son truc, voit ses potes, et on se retrouve
plus tard." (...)
En général,
les jeunes raveurs connaissent la provenance et les effets des
ecstasys grâce au dessin placardé sur le comprimé: papillon blanc,
tulipe, Pokémon, sigle olympique... "Ils sont facilement reconnaissables,
explique Anthony, mais il faut se méfier. De nouveaux produits
sont constamment lancés sur le marché.
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Je ne sais pas
quels produits David a consommés. Il est arrivé le dernier à la
voiture, lundi vers 6 heures du matin. Nous, on dormait déjà depuis
une heure ou deux." A quelques pas du corps étendu sur le sol,
les plus résistants des raveurs continuent de piétiner le terrain
des cultivateurs locaux, envahi pour l'occasion, au rythme endiablé
de la house, hardcore, jungle, transe et autre dub. Envers et contre
tout, la fête continue. C'est le troisième jour sans dormir
pour certains.
En moins de
dix minutes, les pompiers se sont rendus sur place, suivis de peu
par les gendarmes.Sur
les hectares de terrain saccagé (labouré et semé d'engrais naturel
par la force des choses), ils ont retrouvé les Nantais, sous le
choc. Le décès a été constaté, l'overdose confirmée. "C'était juste
un petit crochet avant de reprendre la route le lendemain vers l'Italie,
où quinze jours de vacances nous attendaient...", se souvient Sylvain.
Alors que les secours se chargent de transférer le corps de David
pour des analyses toxicologiques, les gendarmes emmènent les trois
autres à la gendarmerie de Deaux; deux heures d'audition, la procédure
normale. Résignés, ils content leur courte aventure. Un sale quart
d'heure pour les garçons, qui se relaient toutes les dix minutes
aux toilettes: "Les ecsta devaient être coupés avec une saloperie.
Et puis le choc nous a retourné l'estomac", lâche Anthony. Aucune
charge n'est retenue contre eux. Ils sont libres de poursuivre leur
périple. Mais plus question de vacances. La perte de David est trop
lourde à porter. Le retour express à Nantes est une évidence. Avant
de reprendre la route, Sylvain retourne sur le site. Peut-être pour
se convaincre que tout est bien réel. David était son meilleur ami.
Ils devaient prendre un appartement ensemble à la rentrée. "Il avait
passé une période difficile mais il reprenait le dessus. Il venait
de rencontrer une fille. Après les vacances en Italie, un boulot
de manutentionnaire l'attendait dans une entreprise du coin. Il
avait décidé de se ranger."
En deux heures,
tout a disparu. Sur ordre de la préfecture du Gard, 80 C.r.s. ont
évacué le millier de raveurs restant sur les lieux, au grand soulagement
des riverains. "Il était temps de réagir, constate André Brunel,
maire de Deaux. Avec la chaleur, les groupes électrogènes, l'absence
d'eau potable... les risques sanitaires et d'incendie étaient préoccupants."
A 16 heures, la campagne de Deaux a retrouvé son calme. Il ne reste
rien qu'un amas de débris: bouteilles, canettes, papiers hygiéniques,
sacs plastique... Devant ce spectacle, le maire tombe des nues.
A lui maintenant de gérer "l'after-rave" avec les moyens du bord:
"Le village va s'organiser. On estime à 100 m3 le volume d'ordures
à ramasser. C'est un vrai champ de bataille!" Jeff, un teufeur de
33 ans, s'explique: "Si on nous avait laissé finir la rave comme
prévu, nous aurions rangé le plus gros, comme d'habitude. Par souci
écologique et pour ne pas être perçus comme des pestiférés, nous
nettoyons toujours avant de quitter un site. Si les raveurs occasionnels
partent sans se soucier du bordel, les vrais teufeurs, eux, consacrent
une petite demi-heure au ramassage des ordures. Mais les C.r.s.
nous ont renvoyés avant." Pour les parents de David, c'est l'effondrement
et la colère. Une question les obsède: pourquoi avoir attendu le
drame pour déloger les raveurs? "Il a fallu que notre fils meure
pour qu'on mette fin à cette décadence. Il faut arrêter de
se leurrer. Ce ne sont pas des rave-parties mais des
drogue-parties", s'insurge Denis, le père de David, plombier-chauffagiste
dans la région nantaise. "Je savais que mon fils allait dans ces
fêtes, mais j'ignorais qu'il se droguait. Il était discret et réservé.
Ça peut toucher n'importe qui", renchérit Rolande, sa mère, assistante
maternelle. Le couple porte plainte contre X pour homicide. Le parquet
de Nantes a été saisi. "Nous en voulons aux organisateurs
de raves clandestines, aux dealers, à la gendarmerie qui ferme les
yeux sur ces pratiques, aux équipes médicales qui laissent la jeunesse
se détruire sous leurs yeux..." Denis et Rolande envisagent
même de monter une association antirave, pour que la mort de David
ne reste pas vaine. Un projet ambitieux. Difficile d'identifier
les organisateurs, ces "sound systems" qui se retrouvent à un endroit,
communiqué par Infoline au dernier moment. Parfois, ce sont des
travellers, répartis par tribus, qui sillonnent les routes d'Europe
à la recherche du prochain terrain de jeu.
Sources : Paris-Match
du 24 août 2000


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