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TEMOIGNAGE
En plein été, un étudiant nantais laisse sa vie dans une "free partie".
Le récit des faits PAR ELIZABETH PRINVAULT
"Nous en voulons aux organisateurs de raves clandestines, aux dealers, à la gendarmerie qui ferme les yeux sur ces pratiques, aux équipes médicales qui laissent la jeunesse se détruire sous leurs yeux..."
Les parents de David

Dans la 205 bleue immatriculée 44 - Loire-Atlantique -, Manu se réveille. Il est 10 heures ce lundi 7 août. La chaleur s'abat sur Deaux, une petite commune du Gard, à 10 kilomètres d'Alès. A côté d'elle, David, 21 ans, est étendu sur le siège arrière, la tête sur le tapis de sol, les pieds sur le dossier. Drôle de position pour dormir. Anthony, 21 ans, et Sylvain, 24 ans, sont encore assoupis à l'avant. Manu les secoue. David est pâle, son corps est froid. Elle s'inquiète. La tête encore brouillée par plus de quarante heures sans sommeil, les deux garçons jettent un oeil sur leur copain. Ils s'affolent. "Il avait plein de sang dans le nez. J'ai tout de suite compris qu'il avait fait une overdose", dit Sylvain, magasinier en intérim. Au son de la techno qui déchire la campagne depuis quarante-huit heures non-stop, ils tirent le corps de la voiture. C'est dans l'herbe, au milieu de capsules de protoxyde d'azote, ces ballons de gaz hilarant, qu'ils tentent de le ranimer. Massage cardiaque, bouche-à-bouche... Trop tard. David est mort depuis plusieurs heures.

Comme des milliers de jeunes, les quatre Nantais étaient venus participer au Teknival, la rave sauvage organisée en parallèle du festival techno Helio Colors de Montpellier. Une fête de plus pour ces habitués des grands rassemblements clandestins où la liberté totale est le mot d'ordre. C'est sans aucune retenue que les raveurs s'imprègnent de la musique techno, sensation accrue par la prise de drogues synthétiques, comme l'ecstasy. Le produit star amplifie la perception des sens, y compris l'ouïe, et décuple le plaisir du son. Une communion quasi incontournable pour profiter des "Taz" (zone autonome temporaire), comme disent les initiés. "C'est ce laps de temps durant lequel tout est permis, explique Etienne, un pur et dur de la techno. Les free-parties sont gratuites, indépendantes et entièrement libres, contrairement aux festivals officiels. C'est ce qui nous plaît dans ce système. Nous refusons d'être sponsorisés par McDonald's. En même temps, c'est une organisation énorme. Une microsociété où circulent des millions de francs." Des sommes importantes générées par le business de la drogue sont investies dans le matériel lourd des multiples "sound systems": camions, groupes électrogènes, lumières, platines, enceintes, câbles... Max, un jeune traveller dont le rêve est de monter son propre son, confirme : "C'est clair, la vente des produits rapporte gros. L.s.d., ecstasy, kétamine, coke... C'est le moteur du système. Les produits financent une partie du matériel, la location des camions, les frais d'essence et permettent aussi de lancer de nouveaux sons. Une bonne partie des recettes est réinvestie au sein du collectif." Dès leur arrivée dans le Gard, le dimanche à l'aube après une dizaine d'heures de route, les jeunes Nantais entrent dans l'ambiance: "En semaine, on ne fume que des joints mais le week-end, c'est pétage de plombs", raconte Sylvain. Manu, pour qui c'est la première rave, préfère rester dans la voiture. Les autres, en revanche, se mêlent aux 12000 personnes déjà éparpillées sur plusieurs hectares. "En teuf, on se sépare même si on arrive ensemble dit Anthony. C'est l'orgie là-bas. Chacun fait son truc, voit ses potes, et on se retrouve plus tard." (...)

En général, les jeunes raveurs connaissent la provenance et les effets des ecstasys grâce au dessin placardé sur le comprimé: papillon blanc, tulipe, Pokémon, sigle olympique... "Ils sont facilement reconnaissables, explique Anthony, mais il faut se méfier. De nouveaux produits sont constamment lancés sur le marché.

Je ne sais pas quels produits David a consommés. Il est arrivé le dernier à la voiture, lundi vers 6 heures du matin. Nous, on dormait déjà depuis une heure ou deux." A quelques pas du corps étendu sur le sol, les plus résistants des raveurs continuent de piétiner le terrain des cultivateurs locaux, envahi pour l'occasion, au rythme endiablé de la house, hardcore, jungle, transe et autre dub. Envers et contre tout, la fête continue. C'est le troisième jour sans dormir pour certains.

En moins de dix minutes, les pompiers se sont rendus sur place, suivis de peu par les gendarmes.Sur les hectares de terrain saccagé (labouré et semé d'engrais naturel par la force des choses), ils ont retrouvé les Nantais, sous le choc. Le décès a été constaté, l'overdose confirmée. "C'était juste un petit crochet avant de reprendre la route le lendemain vers l'Italie, où quinze jours de vacances nous attendaient...", se souvient Sylvain. Alors que les secours se chargent de transférer le corps de David pour des analyses toxicologiques, les gendarmes emmènent les trois autres à la gendarmerie de Deaux; deux heures d'audition, la procédure normale. Résignés, ils content leur courte aventure. Un sale quart d'heure pour les garçons, qui se relaient toutes les dix minutes aux toilettes: "Les ecsta devaient être coupés avec une saloperie. Et puis le choc nous a retourné l'estomac", lâche Anthony. Aucune charge n'est retenue contre eux. Ils sont libres de poursuivre leur périple. Mais plus question de vacances. La perte de David est trop lourde à porter. Le retour express à Nantes est une évidence. Avant de reprendre la route, Sylvain retourne sur le site. Peut-être pour se convaincre que tout est bien réel. David était son meilleur ami. Ils devaient prendre un appartement ensemble à la rentrée. "Il avait passé une période difficile mais il reprenait le dessus. Il venait de rencontrer une fille. Après les vacances en Italie, un boulot de manutentionnaire l'attendait dans une entreprise du coin. Il avait décidé de se ranger."

En deux heures, tout a disparu. Sur ordre de la préfecture du Gard, 80 C.r.s. ont évacué le millier de raveurs restant sur les lieux, au grand soulagement des riverains. "Il était temps de réagir, constate André Brunel, maire de Deaux. Avec la chaleur, les groupes électrogènes, l'absence d'eau potable... les risques sanitaires et d'incendie étaient préoccupants." A 16 heures, la campagne de Deaux a retrouvé son calme. Il ne reste rien qu'un amas de débris: bouteilles, canettes, papiers hygiéniques, sacs plastique... Devant ce spectacle, le maire tombe des nues. A lui maintenant de gérer "l'after-rave" avec les moyens du bord: "Le village va s'organiser. On estime à 100 m3 le volume d'ordures à ramasser. C'est un vrai champ de bataille!" Jeff, un teufeur de 33 ans, s'explique: "Si on nous avait laissé finir la rave comme prévu, nous aurions rangé le plus gros, comme d'habitude. Par souci écologique et pour ne pas être perçus comme des pestiférés, nous nettoyons toujours avant de quitter un site. Si les raveurs occasionnels partent sans se soucier du bordel, les vrais teufeurs, eux, consacrent une petite demi-heure au ramassage des ordures. Mais les C.r.s. nous ont renvoyés avant." Pour les parents de David, c'est l'effondrement et la colère. Une question les obsède: pourquoi avoir attendu le drame pour déloger les raveurs? "Il a fallu que notre fils meure pour qu'on mette fin à cette décadence. Il faut arrêter de se leurrer. Ce ne sont pas des rave-parties mais des drogue-parties", s'insurge Denis, le père de David, plombier-chauffagiste dans la région nantaise. "Je savais que mon fils allait dans ces fêtes, mais j'ignorais qu'il se droguait. Il était discret et réservé. Ça peut toucher n'importe qui", renchérit Rolande, sa mère, assistante maternelle. Le couple porte plainte contre X pour homicide. Le parquet de Nantes a été saisi. "Nous en voulons aux organisateurs de raves clandestines, aux dealers, à la gendarmerie qui ferme les yeux sur ces pratiques, aux équipes médicales qui laissent la jeunesse se détruire sous leurs yeux..." Denis et Rolande envisagent même de monter une association antirave, pour que la mort de David ne reste pas vaine. Un projet ambitieux. Difficile d'identifier les organisateurs, ces "sound systems" qui se retrouvent à un endroit, communiqué par Infoline au dernier moment. Parfois, ce sont des travellers, répartis par tribus, qui sillonnent les routes d'Europe à la recherche du prochain terrain de jeu.

Sources : Paris-Match du 24 août 2000